Alerte info Gary Bodeau, candidat de REKONSILYE : profil, chances et poids politique d'un habitué du pouvoir
Élections • Présidentielle — REKONSILYE

Gary Bodeau, candidat de REKONSILYE : profil, chances et poids politique d'un habitué du pouvoir

Par Wisner LaguerreSpécialiste en Relations internationales et Études diplomatiques 12 septembre 2026 9 min de lecture
Gary Bodeau, candidat du parti REKONSILYE à la présidentielle haïtienne, prenant la parole au pupitre lors d'un événement du parti.
Gary Bodeau, candidat de REKONSILYE à la présidentielle du 13 décembre 2026, lors d'un événement du parti. (Photo — REKONSILYE)

Le 11 septembre 2026, la plateforme politique REKONSILYE a désigné Gary Bodeau comme son candidat à la présidentielle du 13 décembre, au terme d'une séance tenue l'après-midi au local du parti, à Pétion-Ville, à l'issue d'une série de consultations menées auprès d'acteurs de la classe politique, du secteur privé et d'autres secteurs. Contrairement à la primaire interne qui avait porté, la veille, la candidature de Wilner Joseph pour VIKTWA, la décision est venue directement des membres fondateurs de REKONSILYE, sans vote élargi aux partis membres ni scrutin rendu public. Sa participation effective au scrutin reste, précise le communiqué du parti, soumise aux formalités et conditions prévues par le processus électoral.

Contrairement à Wilner Joseph, dont le parcours public restait largement à documenter, Gary Bodeau n'est un inconnu pour personne en Haïti. Ancien député de Delmas, il a présidé la Chambre des députés de janvier 2018 à janvier 2020 au sein de l'Alliance parlementaire pour Haïti (APH), une législature qu'il a lui-même qualifiée, dans une interview ultérieure, de « plus productive de l'histoire de ce pays ». Il a par ailleurs annoncé, ces derniers jours, qu'il ne briguerait pas de nouveau mandat de député de Delmas, disant vouloir « passer le flambeau à une nouvelle génération » — sans exclure de se présenter à un autre poste électif, une précision qui a précédé de peu sa désignation par REKONSILYE.

Mais le nom de Gary Bodeau est également associé, depuis 2022, à deux séries de sanctions internationales qui pèsent directement sur l'évaluation de son poids politique. Le 21 novembre 2022, le gouvernement canadien l'a sanctionné, aux côtés du sénateur Rony Célestin et de l'ancien sénateur Hervé Fourcand, au titre du Règlement sur les mesures économiques spéciales visant Haïti, en réaction à ce qu'Affaires mondiales Canada a qualifié de soutien financier et opérationnel illicite à des gangs armés de la part de membres de l'élite politique haïtienne. Bodeau a rejeté ces accusations en bloc, affirmant n'avoir « jamais participé à aucune des activités » qui lui étaient reprochées, dénonçant une « persécution politique » et mettant en avant son bilan législatif ainsi qu'une fondation qu'il a créée pour la jeunesse.

Le 5 avril 2023, le département du Trésor américain l'a à son tour sanctionné, au titre du décret présidentiel 13818 relatif à la corruption, l'accusant d'avoir, en 2018, rémunéré des officiels haïtiens pour obtenir leurs votes en vue de nominations ministérielles, puis, en 2019, d'avoir profité d'un système de pots-de-vin dans lequel des hommes d'affaires haïtiens auraient versé entre 500 et 600 millions de gourdes (environ 6,2 à 7,4 millions de dollars) en échange de son soutien à un candidat à un poste ministériel, et d'avoir sollicité des paiements de plusieurs centaines de milliers de dollars auprès de hauts responsables gouvernementaux en échange de son appui politique. Bodeau n'a pas publiquement détaillé de réponse spécifique à ces accusations américaines.

Sur le plan structurel, REKONSILYE reste l'une des coalitions les plus modestes parmi les 15 groupements politiques agréés par le Conseil électoral provisoire (CEP) le 8 août 2026. La plateforme, enregistrée auprès du CEP dès le 12 mars 2026 et présentée officiellement au public le 27 août au Karibe Hotel, à Port-au-Prince, rassemble une dizaine de partis politiques ainsi que plusieurs organisations de la société civile — loin des 52 partis affiliés à VIKTWA, la plus importante des 15 coalitions, mais aussi en retrait des 13 partis de SOLÈY ou des 12 d'Ayiti Transfòme. Sa présidence officielle revient à Jean Junior Jiha, entouré de plusieurs vice-présidents (Jn Charles Arios, Wanique Pierre, Jose Daniel, Steevenson Telfort) ; le Konvansyon Inite Demokratik (KID), dirigé par l'ancien Premier ministre Evans Paul, l'a rejointe le 6 août. Gary Bodeau, présenté comme candidat, n'occupe donc aucune fonction dirigeante formelle au sein de la structure qui le porte — une configuration proche de celle de VIKTWA, où la direction officielle revient à Me Camille Leblanc plutôt qu'à Wilner Joseph.

Le parti a par ailleurs enregistré, dans la même période, le départ de l'un de ses membres fondateurs : Beckenbauer Renard a annoncé sa démission pour « raisons personnelles », sans plus de précision — une décision que rien, dans sa lettre, ne relie explicitement à la désignation de Bodeau.

« Certains acteurs doivent pouvoir alerter le chef du gouvernement lorsqu'ils estiment que le pays va dans la mauvaise direction » — Gary Bodeau, sur la méthode de gouvernance du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qu'il dit ne pas considérer comme un adversaire politique.

Ce contraste résume assez bien la nature de son pari électoral. Gary Bodeau apporte à REKONSILYE une notoriété nationale que peu de candidats en lice peuvent revendiquer : contrairement à Wilner Joseph pour VIKTWA, il n'a pas besoin de se faire connaître du grand public. Mais cette notoriété est à double tranchant : les mêmes années passées à la présidence de la Chambre des députés qui le rendent immédiatement identifiable sont aussi celles pour lesquelles il a été sanctionné, à deux reprises, par deux gouvernements occidentaux distincts — une charge que ses adversaires, à commencer par les 14 autres coalitions en lice, ne manqueront pas de rappeler tout au long de la campagne, dans un contexte où la lutte contre la corruption et contre le financement des gangs armés figurent parmi les enjeux les plus sensibles du scrutin du 13 décembre.

Comme pour l'ensemble des candidatures en lice, aucun sondage fiable ne permet, à ce stade, de mesurer l'effet net de cette notoriété sur les intentions de vote : Haïti ne dispose pas d'instituts de mesure de l'opinion électorale dans des conditions comparables à d'autres démocraties, et le contexte sécuritaire — gangs contrôlant de larges portions du territoire, Force de répression des gangs déployée à une fraction seulement de son effectif prévu — fait peser une incertitude plus large encore sur la tenue même d'un scrutin crédible le 13 décembre, quel qu'en soit le candidat.

Reste, pour REKONSILYE, à transformer la notoriété de son candidat en dynamique de campagne : validation définitive de la candidature par le CEP, élargissement d'une coalition qui demeure, en nombre de partis, parmi les plus modestes des 15 groupements agréés, et gestion, tout au long de la campagne, du poids des sanctions internationales que Gary Bodeau conteste mais qui continueront d'alimenter le débat public jusqu'au 13 décembre.

Sources

  1. Élections : REKONSILYE choisit Gary Bodeau comme candidat à la présidence — Juno7
  2. REKONSILYE : Beckenbauer Renard démissionne de ses fonctions de membre fondateur — Juno7
  3. REKONSILYE officiellement présentée au public en Haïti — Juno7
  4. Gary Bodeau se prononce sur les élections, la crise du pays et son avenir politique — Juno7
  5. Haïti Élections 2026 : le CEP agrée 15 groupements politiques réunissant 208 partis — Juno7
  6. Treasury Sanctions Former President of Haiti's Chamber of Deputies — U.S. Department of the Treasury
  7. Gary Bodeau, Rony Célestin et Hervé Fourcand sanctionnés par le Canada — Le Nouvelliste
  8. Gary Bodeau réagit aux sanctions du Canada à son encontre — Juno7
Partager f X W

Restez informé, à l'heure de Port-au-Prince

Recevez chaque matin l'essentiel de l'actualité politique et électorale d'Haïti, directement dans votre boîte mail.