Onze jours après le transfert de Joseph Félix Badio et de dix-sept militaires colombiens vers les États-Unis, le dossier de l'assassinat de Jovenel Moïse connaît son accélération la plus spectaculaire depuis 2021. Le 28 septembre 2026, le procès du pasteur américano-haïtien Christian Emmanuel Sanon s'est ouvert à Miami devant un tribunal fédéral, séparé du procès principal en mars 2026 pour raisons médicales. Il plaide non coupable des huit chefs d'accusation retenus contre lui. Aucun verdict n'a encore été rendu. Mais au fil des audiences, les procureurs américains ont égrené une série de révélations qui replacent la question centrale, jamais résolue, au cœur du débat : qui, au juste, a donné l'ordre de tuer le président ?
Le bilan judiciaire s'est considérablement étoffé en 2026. Cinq hommes ont déjà plaidé coupable et écopé de la perpétuité : le Chilien Rodolphe Jaar, le Colombien Mario Palacios — extradé de Jamaïque —, l'ancien informateur de la DEA Joseph Vincent, le Colombien Germán Rivera et l'ancien sénateur haïtien John Joël Joseph. Frederick Bergmann a pour sa part été condamné à neuf ans de prison pour des infractions liées aux armes à feu. Le 8 mai 2026, un jury a reconnu coupables James Solages, ainsi que Antonio « Tony » Intriago et Arcángel Pretel Ortiz — dirigeants de la société de sécurité floridienne CTU Security, qui avait recruté les mercenaires colombiens —, et le financier Walter Veintemilla, tous passibles de la perpétuité ; leur peine devait être fixée à la fin de l'été 2026.
C'est précisément cette accumulation de procès qui a permis aux procureurs d'établir, au fil des audiences de 2026, que des fonds d'aide américaine destinés à la lutte contre la Covid-19 avaient été détournés pour financer le recrutement et la rémunération des mercenaires colombiens. Autre développement embarrassant pour la classe politique haïtienne : les noms de l'ancien président Michel Martelly et de l'ex-premier ministre Ariel Henry ont été cités à plusieurs reprises dans les témoignages — sans qu'aucun des deux n'ait été inculpé, mis en cause formellement ni appelé à témoigner. La défense de certains accusés a par ailleurs avancé la thèse selon laquelle la garde présidentielle elle-même aurait pu tuer Jovenel Moïse avant même l'irruption des commandos armés dans sa résidence ; aucun garde n'a toutefois été condamné nulle part pour cela. Une partie du dossier reste en outre classifiée, en raison du statut d'ancien informateur de la DEA de l'un des accusés.
Martine Moïse, veuve du président et elle-même blessée lors de l'attaque, a témoigné au procès principal le 12 mars 2026 et serait également intervenue comme témoin dans les audiences Sanon. Quant à Dimitri Hérard, ancien chef de la sécurité présidentielle extradé le 20 septembre vers les États-Unis aux côtés de Badio et des Colombiens, son parcours illustre à lui seul le chaos sécuritaire haïtien : évadé lors d'une mutinerie carcérale en février 2024, il est resté en fuite pendant plus de deux ans avant d'être repris, puis finalement remis à la justice américaine.
« La prochaine phase majeure de notre quête de reddition de comptes pour l'assassinat du président Jovenel Moïse » — le procureur fédéral du district Sud de la Floride, saluant en septembre 2026 le transfert de nouveaux suspects vers les États-Unis.
Pendant que la justice américaine avance, celle d'Haïti recule. L'acte d'accusation visant 51 personnes, dressé le 20 février 2024 par le juge d'instruction Walther Wesser Voltaire, a été annulé en octobre 2025 par la cour d'appel pour vices de procédure et renvoyé devant un nouveau juge, Denis Cyprien. Depuis, aucun procès n'a eu lieu sur le sol haïtien. Cinq juges se sont succédé ou ont démissionné en invoquant des menaces, les gangs contrôlent une partie du périmètre du tribunal de Port-au-Prince, le téléphone portable du président n'a jamais été retrouvé, et les enregistrements des caméras de surveillance de sa résidence restent entre les mains des autorités américaines, hors de portée des juges haïtiens. Martine Moïse, elle-même visée par cet acte d'accusation resté lettre morte, refuse de retourner en Haïti. Quant à la juge Wendelle Coq-Thélot, présentée par l'accusation comme la remplaçante pressentie du président assassiné, elle est morte en cavale en janvier 2025, sans avoir jamais été entendue.
Cinq ans après les faits, le constat reste le même qu'au lendemain de l'extradition de Badio : la vérité sur l'assassinat de Jovenel Moïse continue de s'écrire à Miami, pas à Port-au-Prince. Les procès américains ont permis de condamner des exécutants, d'établir le financement du complot et de faire resurgir des noms qui dérangent la classe politique haïtienne. Mais la question qui, depuis le 7 juillet 2021, hante le pays — qui a commandité l'assassinat du chef de l'État, et pourquoi — demeure, à ce jour, sans réponse définitive.
Sources
- Jovenel Moïse assassination trials resume in Miami — The Haitian Times
- What to know as trials over the assassination of Haiti's president resume in Miami — US News
- What to know as trials over assassination of Haiti's president resume in Miami — PBS NewsHour
- Trial of Florida pastor accused of role in Haitian president's assassination begins in Miami — Jurist
- Suspects in killing of Haiti's president extradited — NPR
- Jovenel Moïse assassination, five years later — The Haitian Times
- Condenan a cuatro hombres en el sur de Florida por el crimen — CiberCuba