Alerte info Badio et 17 Colombiens extradés aux États-Unis : l'aveu d'échec de la justice haïtienne dans l'affaire Jovenel Moïse
Justice • Affaire Jovenel Moïse — Analyse

Badio et 17 Colombiens extradés aux États-Unis : l'aveu d'échec de la justice haïtienne dans l'affaire Jovenel Moïse

Par Wisner LaguerreSpécialiste en Relations internationales et Études diplomatiques 20 septembre 2026 8 min de lecture
Montage photo : à gauche, les mercenaires colombiens soupçonnés d'avoir participé à l'assassinat de Jovenel Moïse, assis au sol et menottés lors de leur arrestation ; à droite, en haut, le président Jovenel Moïse s'exprimant au Palais national, et en bas, Joseph Félix Badio devant l'écusson de la Direction centrale de la police judiciaire.
Joseph Félix Badio et dix-sept militaires colombiens, ici lors de leur arrestation, ont été extradés vers les États-Unis cinq ans après l'assassinat du président Jovenel Moïse.

Cinq ans, deux mois et treize jours après l'assassinat du président Jovenel Moïse dans sa résidence privée de Pèlerin, Haïti a transféré ce dimanche 20 septembre 2026 Joseph Félix Badio et dix-sept militaires colombiens vers les États-Unis, à bord d'un vol militaire reliant Port-au-Prince à la Floride. Le ministère haïtien de la Justice et de la Sécurité publique a autorisé cette remise « sur instruction du gouvernement ». Derrière la formule administrative se cache un constat implacable : plus de cinq ans après le meurtre du chef de l'État, la justice haïtienne n'a toujours jugé personne.

Dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, une vingtaine de mercenaires colombiens, pour la plupart d'anciens militaires, avaient fait irruption au domicile privé du président et l'avaient abattu, blessant également son épouse Martine Moïse. L'enquête a rapidement désigné Joseph Félix Badio, ancien responsable de l'Unité de lutte contre la corruption au ministère de la Justice, comme celui qui, selon la police colombienne, aurait donné l'ordre direct de tuer le président. Devenu l'un des hommes les plus recherchés du pays, Badio est resté en fuite plus de deux ans avant son arrestation en octobre 2023. Il a toujours nié toute implication.

Pendant que Port-au-Prince tergiversait, la justice américaine, elle, avançait. Le procureur fédéral Jason Reding Quinones, du district Sud de la Floride, a salué dans ce transfert « la prochaine phase majeure de notre quête de reddition de comptes pour l'assassinat du président Jovenel Moïse », promettant de poursuivre « ceux qui l'ont financé, facilité, soutenu ou qui ont commis les crimes ». L'agent spécial du FBI Brett Skiles a par ailleurs confirmé des arrestations supplémentaires, menées le même jour aux États-Unis et à l'étranger. Depuis 2023, quatre hommes ont déjà été condamnés en Floride, en mai 2026, pour complot et violation du Neutrality Act, et cinq autres ont plaidé coupable et écopé de la perpétuité — autant de jugements rendus à Miami, aucun à Port-au-Prince.

Car c'est bien là que le bât blesse. Cinq ans après les faits, aucun procès n'a pu se tenir en Haïti dans ce dossier. Les juges d'instruction se sont succédé, certains ont été récusés, d'autres ont démissionné ou quitté le pays sous la menace, dans un contexte où l'effondrement sécuritaire a rendu, selon plusieurs observateurs, un procès équitable de plus en plus difficile à organiser sur le sol national. Plusieurs militaires colombiens et un ancien haut fonctionnaire haïtien demeurent d'ailleurs toujours en Haïti, censés y être jugés — sans qu'aucune date ni aucune perspective crédible de procès ne soit à l'horizon.

« C'est une honte pour la justice haïtienne » — Pierre Espérance, directeur du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), réagissant au transfert de Joseph Félix Badio et des militaires colombiens vers les États-Unis, tout en réclamant une réforme permettant à la justice haïtienne de traiter elle-même des dossiers de cette ampleur.

Ce n'est pas seulement un dossier judiciaire qui s'exile vers la Floride : c'est l'aveu, cinq ans trop tard, que l'État haïtien a été incapable de faire toute la lumière sur l'assassinat de son propre chef, le premier citoyen de la nation, tué dans son lit. Un pays qui ne peut ni protéger son président ni juger ses assassins n'est pas seulement en échec sur un dossier : il est en faillite sur la fonction la plus élémentaire de tout État, rendre justice. Que la vérité sur la mort de Jovenel Moïse doive être établie par un tribunal fédéral de Miami plutôt que par les juridictions de la République dit, à lui seul, l'état d'une justice haïtienne à l'image du pays tout entier : paralysée, désertée par ses propres institutions, et durablement incapable de se faire respecter sur son propre territoire.

Sources

  1. Eighteen suspects extradited to US over Haitian president's 2021 killing — Al Jazeera
  2. Assassinat de Jovenel Moïse : Joseph Félix Badio et 17 Colombiens extradés vers les USA — Le Nouvelliste
  3. US arrests 18 suspects in killing of Haitian president — Jamaica Observer
  4. Affaire Jovenel Moïse : Joseph Félix Badio et 17 Colombiens transférés aux États-Unis — Juno7
  5. Joseph Félix Badio et 17 Colombiens transférés aux États-Unis, cinq ans après l'assassinat — RHI News
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