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Sécurité • Kidnapping — Impunité

Enlèvements en hausse en Haïti : la directrice de l'ONAPE et Me Caleb Jean-Baptiste enlevés dans le département de l'Artibonite

Par Wisner LaguerreSpécialiste en Relations internationales et Études diplomatiques 9 septembre 2026 7 min de lecture
Photomontage : à gauche, Stéphanie Paultre ; à droite, Me Caleb Jean-Baptiste.
Stéphanie Paultre (à gauche) et Me Caleb Jean-Baptiste (à droite), enlevés le 8 septembre 2026 en Artibonite. (Photos : DR)

Lundi et mardi de cette semaine, l'insécurité a de nouveau frappé au plus haut niveau : selon Rezo Nòdwès, la directrice générale de l'Office national de partenariat en éducation (ONAPE), Stéphanie Paultre, et l'avocat Me Caleb Jean-Baptiste, accompagnés de deux agents de la Police nationale assurant leur sécurité, ont été enlevés dans la zone de Gros-Morne (Artibonite), alors que Mme Paultre s'y trouvait pour présider la cérémonie officielle de rentrée des classes 2026-2027. Le gang « Kokorat San Ras », qui contrôle une partie du Bas-Artibonite, serait responsable de l'enlèvement, les victimes ayant été conduites depuis la localité d'Ennery jusqu'à Pendu. Selon Juno7 et Vant Bèf Info, le journaliste Wesly Renaud aurait lui aussi été enlevé à peu près au même moment — les versions divergent toutefois sur le lieu exact (Delmas 31, à Port-au-Prince, selon certaines sources) et sur le lien entre les deux affaires. Au moment de la publication de cet article, aucune source ne fait état d'une libération.

Ce nouvel enlèvement s'ajoute à une liste qui ne cesse de s'allonger. Selon des chiffres du BINUH cités par Karibinfo, au moins 57 enlèvements contre rançon ont été recensés entre janvier et mars 2026 — un chiffre que des défenseurs des droits humains jugent largement sous-estimé, de nombreuses familles négociant directement avec les ravisseurs sans jamais porter plainte. Le seul département de l'Ouest concentrerait 88 % des cas recensés, les gangs de Grand-Ravine et de Village-de-Dieu étant tenus pour responsables d'au moins 36 enlèvements ciblant principalement des habitants de Delmas. Le rapport de septembre 2026 du Conseil de sécurité des Nations unies dresse, pour l'ensemble du pays, un tableau tout aussi sombre : au moins 613 personnes tuées entre mars et juillet 2026 dans la seule aire métropolitaine de Port-au-Prince — un niveau de violence plus vu depuis janvier-février 2024 — et une expansion des gangs vers des zones jusque-là épargnées, comme Kenscoff.

L'Artibonite, où Stéphanie Paultre et Me Caleb Jean-Baptiste viennent d'être enlevés, n'est pourtant pas un territoire que l'État découvre. La Police nationale y a mené plusieurs offensives ciblées contre le gang Kokorat San Ras au cours des derniers mois — notamment à Croix-Périsse en mai 2026 — sans parvenir à déloger durablement le groupe de son fief du Bas-Artibonite, où il continue d'être accusé d'exactions régulières contre la population civile. Que deux personnalités publiques, escortées qui plus est par des policiers, aient pu être enlevées dans cette même zone quelques mois à peine après une « importante intervention policière » pose sans détour la question de l'efficacité réelle de ces opérations, au-delà de l'effet d'annonce.

Car c'est bien la question de la volonté politique, plus que celle des seuls moyens, qui revient sans cesse. Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », chef le plus en vue de la coalition de gangs Viv Ansanm, fait l'objet depuis août 2025 d'une prime de 5 millions de dollars offerte par les États-Unis pour sa capture — et continue pourtant, plus d'un an plus tard, à apparaître publiquement et à s'exprimer dans la presse haïtienne, y compris pour se dire prêt à « dialoguer ». En février 2026, un réseau impliquant cinq policiers a par ailleurs été démantelé pour complicité présumée dans des affaires d'enlèvement — une découverte qui, selon des défenseurs des droits humains cités par Karibinfo, illustre à quel point la négligence de l'État et la collusion de certains de ses agents avec les criminels contribuent, plus de vingt ans après les premières vagues de kidnapping, à banaliser ce crime plutôt qu'à l'éradiquer.

Comment, dans ces conditions, prendre au sérieux l'engagement affiché de l'État à combattre les gangs ? Le domicile et les allées et venues des principaux chefs de gang ne relèvent pas d'un mystère pour les services de renseignement — plusieurs d'entre eux, à l'image de Barbecue, se filment et communiquent ouvertement depuis leurs zones de contrôle — et pourtant, aucun n'a été capturé. La Force de suppression des gangs (GSF), la mission multinationale autorisée par l'ONU en septembre 2025, ne comptait encore que 1 083 militaires déployés en juillet 2026, sa pleine capacité opérationnelle n'étant attendue qu'entre octobre et la fin de l'année — soit près d'un an après son autorisation. Pendant ce temps, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé demeure la seule autorité exécutive du pays depuis la dissolution du Conseil présidentiel de transition, sans qu'un cap clair de lutte contre l'impunité des gangs n'ait été rendu public.

« Les réponses sécuritaires seules ne suffiront pas. » — Conseil de sécurité des Nations unies, rapport de septembre 2026 sur Haïti.

Derrière les chiffres et les rapports, ce sont des vies entières qui basculent. Le Conseil de sécurité évalue à environ 1,5 million le nombre de personnes déplacées à l'intérieur du pays par la violence des gangs, et à 5,8 millions celles confrontées à une insécurité alimentaire aiguë ; plus de 176 femmes et filles auraient été violées par des membres de gangs sur une seule période de quatre mois. Chaque enlèvement, qu'il vise une haute fonctionnaire, un avocat, un journaliste ou un citoyen anonyme dont le nom ne fera jamais la une, ajoute à ce bilan une famille rançonnée, traumatisée, parfois endettée pour des années — et trop souvent contrainte de négocier seule, sans jamais faire confiance à un État qu'elle sait incapable, ou peu désireux, de la protéger.

À l'heure où PORT-AU-PRINCE TIME publie cet article, le sort de Stéphanie Paultre, de Me Caleb Jean-Baptiste et des agents qui les accompagnaient reste incertain. Nous suivrons cette affaire et la mettrons à jour dès que des informations vérifiées seront disponibles. Mais au-delà de ce cas précis, une question de fond demeure : tant que les chefs de gang les plus identifiables continueront de circuler librement pendant que des citoyens ordinaires paient de leur liberté, ou de leur vie, le prix de l'inaction, il sera difficile de croire que la lutte contre les gangs est vraiment, pour l'État haïtien, une priorité plutôt qu'un slogan.

Sources

  1. Kidnappés à Ennery, Caleb Jean-Baptiste, Stéphanie Paultre et deux policiers séquestrés à Pendu — Rezo Nòdwès
  2. Trois personnalités publiques enlevées à Delmas 31 et dans l'Artibonite — Juno7
  3. Haïti : un journaliste, la directrice de l'ONAPE et Me Caleb Jean-Baptiste enlevés — Vant Bèf Info
  4. Haïti. Kidnapping : les dessous d'un crime quasi normalisé — Karibinfo
  5. Haiti, September 2026 Monthly Forecast — Security Council Report
  6. Haïti : les États-Unis offrent 5 millions de dollars pour l'arrestation du chef de gang « Barbecue » — France 24
  7. Jimmy Chérizier dit Barbecue veut dialoguer — Le Nouvelliste
  8. Artibonite | Nouvelle offensive policière à Croix-Périsse contre les gangs criminels « Kokorat San Ras » — Rezo Nòdwès
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