Alerte info Haïti « annexée » sur une carte, expulsée dans les faits : le message contradictoire de Trump
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Haïti « annexée » sur une carte, expulsée dans les faits : le message contradictoire de Trump

Par Wisner LaguerreSpécialiste en Relations internationales et Études diplomatiques 9 septembre 2026 7 min de lecture
À gauche, capture d'écran de la publication de Donald Trump sur Truth Social le 7 septembre 2026, montrant une carte de l'Amérique du Nord et de la Caraïbe aux couleurs du drapeau américain ; à droite, illustration symbolique de PORT-AU-PRINCE TIME sur le silence d'Haïti face à cette carte.
La publication de Donald Trump sur Truth Social, le 7 septembre 2026. (Capture d'écran Truth Social — Montage : PORT-AU-PRINCE TIME)

Le 7 septembre 2026, sur son réseau Truth Social, le président américain Donald Trump a publié, sans légende ni explication, une image générée par intelligence artificielle : une carte de l'Amérique du Nord et de la Caraïbe entièrement recouverte des couleurs du drapeau américain, sous le titre « United States of America ». Le Canada, le Mexique, le Groenland, l'Islande, l'Amérique centrale, mais aussi Cuba, la Jamaïque, la République dominicaine, plusieurs territoires français — Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Saint-Barthélemy, Saint-Pierre-et-Miquelon — et Haïti y apparaissent comme autant de prolongements du territoire américain. Interrogée, la Maison-Blanche a indiqué que cette publication ne reflétait aucune politique officielle.

La publication a suscité une vague de réactions internationales, à défaut d'explication présidentielle. En Islande, le ministère des Affaires étrangères a convoqué l'ambassadeur américain Billy Long et qualifié le geste de « complètement inapproprié », selon le diffuseur public RÚV. Sur les réseaux sociaux, l'image — perçue par beaucoup comme un nouvel épisode de l'obsession affichée par Donald Trump pour l'expansion territoriale, après ses appels répétés à faire du Canada un « 51ᵉ État » ou à racheter le Groenland, ambitions auxquelles le premier ministre canadien Mark Carney avait déjà opposé une fin de non-recevoir — a été largement qualifiée de « délirante » (« unhinged »).

Certains gouvernements n'ont pas attendu pour répondre. Sur X, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a rappelé, en des termes sans ambiguïté, que son pays n'était ni une colonie ni un protectorat d'aucune puissance étrangère.

« Le Mexique n'est ni ne sera une colonie ni un protectorat d'aucun pays étranger. Nous sommes fièrement une nation libre, indépendante et souveraine. » — Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, réaction à la carte de Trump, 7 septembre 2026.

Haïti, en revanche, n'a pas réagi. Deux jours après la publication de la carte, aucune déclaration officielle n'était encore venue du gouvernement de transition dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, ni du Conseil électoral provisoire, ni du ministère des Affaires étrangères — pourtant en pleine tournée diplomatique ces derniers jours, de New York à Addis-Abeba. Ce silence tranche avec la fermeté affichée par Mexico ou Reykjavik, et a été relevé, non sans inquiétude, par plusieurs commentateurs haïtiens : l'éditorialiste de Rezo Nòdwès y voit le signe d'un danger plus insidieux que l'annexion elle-même — une « tutelle permanente » qui s'installerait par petites touches, profitant précisément du vide que laisse un État trop faible pour revendiquer, même symboliquement, sa souveraineté.

Car ce silence, s'il se prolonge, s'inscrirait dans une histoire déjà longue. De 1915 à 1934, les États-Unis ont occupé militairement Haïti pendant dix-neuf ans, plaçant les douanes et les finances publiques du pays sous contrôle américain direct — un épisode documenté de longue date par les historiens, haïtiens comme américains, et que la mémoire nationale haïtienne n'a jamais effacé. Une carte générée par intelligence artificielle, publiée sans commentaire un soir de septembre, n'a évidemment pas la portée d'une occupation militaire. Mais le geste, aussi anodin qu'il ait pu sembler à son auteur, réactive une inquiétude bien réelle : celle d'un pays régulièrement traité, par ses voisins les plus puissants, comme un territoire dont on peut disposer plutôt que comme une nation que l'on consulte.

Cette inquiétude prend un relief particulier à la lumière de la politique migratoire réellement appliquée par l'administration Trump à l'égard des Haïtiens, cette même semaine. Le 5 août 2026, le Statut de protection temporaire (TPS) accordé aux ressortissants haïtiens a officiellement pris fin, après que la Cour suprême des États-Unis a autorisé, fin juin, l'administration à y mettre un terme. Selon Human Rights Watch, ce sont quelque 330 000 Haïtiens — dont environ 158 000 rien qu'en Floride — qui perdent ainsi leur protection contre l'expulsion et leur autorisation de travail ; d'autres médias américains évoquent jusqu'à 300 000 personnes directement exposées au risque d'un renvoi vers Haïti.

Or ce renvoi se ferait vers l'un des pays les plus dangereux au monde à l'heure actuelle. Selon Human Rights Watch, les gangs armés contrôlent environ 90 % de Port-au-Prince ; plus de 8 200 personnes y ont été tuées entre janvier 2025 et mars 2026, et les homicides ont bondi d'environ 180 % depuis 2022. Le pays compte 1,5 million de déplacés internes et 5,83 millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire aiguë, soit plus de la moitié de sa population. « Les Haïtiens risquent d'être renvoyés vers l'une des pires crises humanitaires au monde », a résumé Juanita Goebertus, directrice pour les Amériques à Human Rights Watch — qui cite le témoignage d'un jeune Haïtien menacé d'expulsion, résumant à sa manière la peur de gangs à l'affût des rapatriés : « S'ils m'expulsent vers Haïti, les gens penseront que j'ai de l'argent. »

C'est là que le contraste devient difficile à ignorer. La même semaine où un président américain redessine, d'un geste numérique, les frontières de son pays pour y engloutir symboliquement Haïti, son administration referme la porte à des dizaines de milliers de Haïtiens bien réels qui vivent, travaillent et paient des impôts sur le sol américain, parfois depuis plus de quinze ans. On peut se demander, comme le font de nombreux Haïtiens de la diaspora depuis cette publication, ce que vaut un intérêt qui s'exprime en pixels sur une carte virale mais se traduit, dans les faits, par des vols de rapatriement vers un pays sous contrôle des gangs. Dans cette relation, Haïti occupe rarement la position d'un partenaire dont on solliciterait l'avis — que ce soit pour la redessiner sur une carte ou pour décider du sort de ses ressortissants outre-mer.

Reste une question à laquelle ni Washington ni Port-au-Prince n'ont pour l'instant répondu : cet épisode restera-t-il un simple fait divers numérique, vite recouvert par les publications suivantes de Donald Trump sur Truth Social, ou marquera-t-il, pour la diplomatie haïtienne, le moment de rappeler — comme l'ont fait le Mexique et l'Islande avant elle — qu'aucune carte, aussi virale soit-elle, ne se substitue à la souveraineté d'un État ? À l'heure où PORT-AU-PRINCE TIME publie cet article, le gouvernement de transition n'a toujours pas répondu à cette question.

Sources

  1. Map Posted by Donald Trump Hints at Adding Numerous Countries to the US — Newsweek
  2. Trump posts AI map showing US 'takeover' of North America, Iceland and Caribbean — Truth or Fake, France 24
  3. Trump posts map claiming most of North America and Caribbean islands — The Hill
  4. Une carte publiée par Donald Trump place Haïti, la République Dominicaine et plusieurs territoires de la Caraïbe sous les couleurs américaines — RHI News
  5. Caraïbes : Trump publie une carte qui place la Guadeloupe, la Martinique et Haïti sous les couleurs américaines — St Martin Week
  6. Trump redessine la Caraïbe : Haïti doit-il avoir peur ou enfin se réveiller ? — Rezo Nòdwès
  7. TPS for Haitians officially ends, putting thousands out of work and in limbo — The Washington Post
  8. États-Unis : des Haïtiens sur le point de perdre leur protection risquent d'être renvoyés vers la violence — Human Rights Watch
  9. Que faut-il savoir après que la Cour suprême a autorisé l'administration Trump à mettre fin au TPS haïtien ? — The Haitian Times
  10. Social Media Users Slam Donald Trump's 'Unhinged' Canada Maps — Yahoo News
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