NDLR — Cette tribune est signée par Me Jean David Lolo, avocat. Comme toute tribune libre, les opinions et analyses qui y sont exprimées n'engagent que leur auteur, et non la rédaction de PORT-AU-PRINCE TIME.
À l'approche des élections annoncées par le Conseil électoral provisoire (CEP) pour le 13 décembre 2026 — premier tour présidentiel et législatif —, une question fondamentale devrait hanter chaque électeur haïtien : quel type de leader Haïti recherche-t-elle aujourd'hui ? Et surtout : ces hommes et ces femmes existent-ils réellement parmi les candidats à ces élections ?
La réponse à ces interrogations ne saurait être apportée sans tenter de comprendre le message caché dans la tragédie du 7 juillet 2021, vers une heure du matin, à Pèlerin 5, Pétion-Ville. L'assassinat du président Jovenel Moïse ne devrait pas seulement être considéré comme la disparition tragique d'un homme. Il devrait être lu comme le symptôme brutal d'une maladie politique plus profonde : l'enterrement progressif du leadership haïtien.
Pour alimenter cette réflexion, revenons à cette maxime du feu président Jovenel Moïse : « Ti rès lan, pou pèp lan. » Devenue emblématique, cette phrase peut être interprétée de plusieurs manières.
Une première lecture renvoie au candidat téléporté sur le fauteuil présidentiel, ou au financement occulte des campagnes électorales. Les travaux de Jake Johnston, chercheur au Center for Economic and Policy Research (CEPR), documentent de longue date la pression qu'auraient exercée les États-Unis sur les autorités haïtiennes pour que Michel Martelly accède au second tour de l'élection de 2010-2011, alors qu'il était arrivé troisième dans les résultats préliminaires.
Cela étant dit, la maxime « Ti rès lan, pou pèp lan » pourrait nous aiguiller sur l'ingérence inimaginable de l'international dans les élections en Haïti, notamment lorsque certains acteurs internationaux parviennent, à plusieurs reprises, à influencer le choix des élus.
Et si nous reprenons la formule célèbre de Lord Palmerston (Henry John Temple) :
« Les nations n'ont pas d'amis ni d'alliés permanents ; elles n'ont que des intérêts permanents. » — Lord Palmerston (Henry John Temple), homme d'État britannique du XIXᵉ siècle.
Nous comprenons alors qu'il est inadmissible qu'un État ne puisse avoir ou organiser ses propres élections. Dans tous les cas, ce n'est pas dans son intérêt supérieur. Sans sous-estimer l'importance, pour un pays, d'être en mesure de financer ses propres élections, il y a lieu, par ailleurs, d'attirer l'attention sur une autre pratique non négligeable qui peut influencer l'issue d'une élection et, par conséquent, l'avenir d'un pays : le 25 septembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Nicolas Sarkozy à cinq ans d'emprisonnement pour association de malfaiteurs, dans le dossier des soupçons de financement libyen de sa campagne de 2007. Il n'a cessé depuis de nier un tel financement. Mais le fait est que cette pratique existe, et Haïti n'en est point épargnée.
Accepter des fonds occultes dans une campagne électorale revient à avoir des redevances envers le bailleur, une fois élu. « Ti rès lan, pou pèp lan » pourrait certainement renvoyer au fait que certains présidents haïtiens arrivent au pouvoir grâce au financement d'un petit groupe, issu d'un secteur économique ou autre, et qu'en retour, ils lui doivent le maintien de certains contrats ou le renouvellement de certains privilèges qui ne sont pas nécessairement au bénéfice du plus grand nombre.
Et si, depuis trop longtemps, le peuple haïtien ne recevait effectivement que les restes ? Cette lecture se révèle très inquiétante. Elle pourrait expliquer, en partie, l'enchaînement de l'incompétence au pouvoir, le niveau de corruption dans certaines sphères de l'État, et cette impression persistante d'une politique de doublure. Des acteurs changent, des visages changent, des discours changent — mais derrière le rideau, les mécanismes, eux, demeurent. Le peuple applaudit devant la scène pendant que d'autres écrivent parfois le scénario. Et lorsque celui qui était censé jouer le rôle se met soudainement à vouloir changer la pièce, le système peut devenir brutal. Voilà peut-être l'une des leçons les plus terribles que nous devrions tirer de l'assassinat de Jovenel Moïse.
Une seconde lecture de la maxime « Ti rès lan, pou pèp lan » renverrait à la scission en deux temps du mandat présidentiel de Jovenel Moïse : un premier temps durant lequel il aurait, consciemment ou inconsciemment, composé avec les intérêts d'un petit groupe socio-économique du pays ; puis un second temps durant lequel il aurait voulu se tourner davantage vers les intérêts du plus grand nombre, le peuple. C'est précisément cette transition qui mérite notre attention.
Que se passe-t-il lorsqu'un homme placé au sommet de l'État décide de ne plus jouer le rôle qu'une minorité attend de lui, et se tourne vers l'intérêt supérieur de l'État ? Alors, il s'expose. Il dérange en devenant encombrant, surtout dans un pays où les institutions sont faibles, où les rapports de force remplacent parfois le droit. L'homme s'érige vite en cible, parce qu'il représente désormais un obstacle.
L'assassinat tragique de Jovenel Moïse, sur fond de volte-face politique que certains lui attribuent, devrait, dans cette perspective, être considéré comme une mise en garde. Jovenel Moïse semblait s'engager dans une lutte acharnée autour de sujets sensibles : l'électricité, la réforme constitutionnelle, la réforme agraire, le partenariat avec la Chine, pour ne citer que ceux-là. Alors s'est érigée contre lui une forme d'opposition politique que certains considéraient comme destructrice et dépourvue de vision, soutenue par une partie non négligeable de la presse traditionnelle et numérique. Certains accusaient également une partie de ces acteurs d'avoir perdu leur éthique professionnelle, et d'être parfois financés ou influencés par des intérêts liés à la corruption, à la contrebande ou à certains secteurs économiques. À côté de cela, on ne saurait omettre la manipulation du peuple au bon vouloir des prédateurs.
Traqué comme du gibier, séquestré par le phénomène de « pays lock », agacé par les kidnappings, les meurtres, les pillages, parfois armé, le peuple finit lui aussi par être instrumentalisé, jusqu'à devenir, malgré lui, une arme dans l'assassinat de son propre président — donc une arme de sa propre destruction.
Au procès qui s'est tenu à Miami, les quatre hommes jugés — Antonio Intriago, dirigeant de la société de sécurité privée CTU Security, Arcangel Pretel Ortiz, James Solages et Walter Veintemilla — ont été reconnus coupables le 8 mai 2026 par un jury fédéral. Les documents de mise en accusation américains établissent que Walter Veintemilla a joué un rôle central dans le financement du complot : dès avril 2021, il aurait accordé un prêt de 175 000 dollars, en partie issu de fonds détournés de programmes fédéraux américains d'aide liée au Covid-19. Les procureurs américains ont soutenu que cette opération s'inscrivait dans un projet visant à provoquer un soulèvement populaire contre Jovenel Moïse, afin de l'évincer du pouvoir et d'installer à sa place Christian Emmanuel Sanon — un médecin haïtiano-américain établi en Floride qui, selon plusieurs enquêtes journalistiques, aurait lui-même caressé l'ambition de devenir président.
Si nous remontons à 2003-2004, une enquête approfondie du New York Times, publiée en mai 2022 sous le titre « The Ransom : The Root of Haiti's Misery », a documenté comment la France a contraint son ancienne colonie à lui verser, pendant plus d'un siècle, des indemnités compensatoires pour la perte de ses colons et de leurs esclaves. Le New York Times y rapportait notamment le témoignage de l'ex-ambassadeur de France en Haïti, Thierry Burkard, selon lequel la campagne menée par le président Jean-Bertrand Aristide, à partir de 2003, pour obtenir la restitution de cette dette aurait contribué à son éviction du pouvoir en février 2004 — une affaire dans laquelle plusieurs analyses évoquent depuis une implication de la France et des États-Unis.
Nous ne nous attarderons pas ici sur les éventuelles implications de l'international et sur ses intérêts, parfois peu reluisants, dans le bourbier haïtien. Cette question mérite, à elle seule, une réflexion approfondie. Néanmoins, soulignons que le peuple, malgré lui, reste dans ces situations un acteur majeur, en acquiesçant parfois à ce qui n'est pas dans son propre intérêt.
En définitive, pour un élu, pour un président en Haïti, défendre réellement les intérêts du peuple dérange ceux qui prospèrent sur sa faiblesse, ceux qui veulent le pouvoir pour en tirer leur pain quotidien. En effet, l'instabilité politique, l'insécurité et la corruption constituent le fondement d'un véritable paradis pour ceux qui savent en tirer profit.
Se pose enfin la question des risques qu'une élection tenue dans ces conditions ferait courir au pays. Déjà en 2024, le secrétaire général des Nations unies indiquait, dans un rapport au Conseil de sécurité, que les groupes armés contrôlaient une grande partie de Port-au-Prince — une situation accompagnée d'un nombre considérable de déplacés et d'homicides.
Il est crucial de noter que, depuis la chute d'Ariel Henry au printemps 2024, certains des acteurs qui combattaient hier ceux qui étaient au pouvoir — notamment une opposition politique mobilisée en grande pompe — se retrouvent aujourd'hui eux-mêmes au cœur du nouvel équilibre politique.
Qu'en est-il de la situation sociale et politico-économique du pays aujourd'hui ? La réalité nous montre que trop de responsables restent attachés au pouvoir, trop sont attachés à l'argent, trop sont attachés aux privilèges. En ce moment, il est clair qu'il nous faut un retour à l'ordre constitutionnel. Ceux qui appuient cette idée ont tout à fait raison. Mais à quel prix, et dans quelles conditions ?
Politiquement, symboliquement et historiquement, un message terrible a été envoyé par l'élimination de celui qui représentait l'État dans sa propre résidence. Si l'assassinat d'un président ne provoque pas une mobilisation nationale durable autour de la vérité, de la justice et de la reconstruction institutionnelle, alors nous n'avons pas seulement enterré un homme. Nous avons commencé à enterrer l'idée même du leadership. Car un pays qui ne protège pas ses dirigeants ne peut espérer attirer des hommes sérieux vers la politique. Le leadership haïtien est en deuil.
Et, de fait, n'avons-nous pas mis la charrue avant les bœufs, puisqu'il faudrait bien, avant ces élections, une reconstruction du leadership haïtien ? Avec ces élections, le plus grave serait de permettre ce retour à l'ordre constitutionnel tout en laissant à ce même système dévoreur de « président pro-peuple » la possibilité de se renouveler. Ce serait encore plus fatal, plus catastrophique pour l'économie, la souveraineté et donc l'avenir d'Haïti, pour au moins les dix prochaines années.
La véritable question n'est donc plus simplement de savoir qui sera élu, mais plutôt : le prochain président sera-t-il épargné ? Sera-t-il en mesure de garantir que les intérêts du peuple ne seront pas, une nouvelle fois, jetés au fond des égouts ?
Le peuple devrait demander à certains candidats : comment peut-on vouloir occuper la place laissée vacante par un président assassiné dans des circonstances si ambiguës, tout en restant silencieux sur la nécessité de lui faire justice ? Comment peut-on prétendre vouloir gouverner un peuple sans réclamer que toute la lumière soit faite sur le meurtre de celui qui le dirigeait ?
Face aux forces réelles qui s'opposent aux intérêts majeurs du peuple haïtien, l'assassinat de Jovenel Moïse devrait nous apprendre la vulnérabilité d'un élu, et nous rappeler que la solution ne se trouve pas davantage dans les partis politiques actuels, si ceux-ci restent prisonniers des mêmes mécanismes de pouvoir. L'échec cuisant de nos institutions politiques et électorales nous rappelle une réalité simple : les structures existent, mais le leadership manque.
La reconstruction du leadership passe par le rétablissement de la sécurité d'abord, par l'appui et la volonté d'un véritable procès sur l'assassinat du feu président, puis par des élections libres et démocratiques. L'inverse est risqué — un pari que seuls les fous, les ignorants ou les vicieux s'apprêteraient à faire.
En outre, il est grand temps que tous répondent de leurs actes, de leurs décisions, mais également de leurs omissions en Haïti. L'impunité est le cercueil du leadership. Car tant que l'impunité demeure le bouclier des politiciens, les hommes sérieux resteront loin de la politique. Et lorsque les hommes sérieux désertent la politique, les prédateurs occupent le terrain. Voilà comment on enterre progressivement le leadership d'un pays : par l'habitude de voir l'inacceptable devenir normal.
Le peuple haïtien élira-t-il encore son propre bourreau, son prochain vagabond politique ? Ou décidera-t-il enfin de reprendre entre ses mains le destin qu'on lui arrache depuis trop longtemps ? Jovenel Moïse a été assassiné. Mais le véritable drame serait de laisser mourir avec lui l'idée même qu'Haïti puisse encore produire des hommes et des femmes capables de se tenir debout face aux puissants. Car le jour où un peuple enterre ses leaders, il ne reste plus que les marchands de pouvoir pour creuser sa tombe.
Le leadership haïtien est en deuil. Mais l'enterrement n'est pas encore définitif. Il appartient au peuple de décider s'il veut refermer le cercueil… ou ressusciter le leadership haïtien.
Sources
- Haïti : le CEP publie le calendrier électoral 2026-2027 et fixe le premier tour de la présidentielle au 13 décembre 2026 — RHI News
- Four men convicted in Miami in plot tied to President Jovenel Moïse's assassination — The Haitian Times
- Four Defendants Convicted in Plot to Kill Haitian President Jovenel Moïse — U.S. Department of Justice (via GlobalSecurity.org)
- Records reveal how Christian Emmanuel Sanon, held in probe of assassination of President Jovenel Moïse, financed a 'personal security' team — The Washington Post
- Financement libyen : condamné à cinq ans de prison, Nicolas Sarkozy sera bientôt incarcéré — France 24
- How Haiti paid for its freedom — twice over — UN News
- Haïti : le « coup d'État » de 2004 orchestré par Paris et Washington, selon un ancien ambassadeur de France — Gazette Haiti
- Clinton E-Mails Point to US Intervention in 2010 Haiti Elections — Center for Economic and Policy Research (Jake Johnston)
- United Nations Integrated Office in Haiti — Report of the Secretary-General (S/2024/508) — ReliefWeb