Il naît esclave, un 20 septembre 1758, à l'habitation Cormier, près de Grande-Rivière-du-Nord. Deux cent soixante-huit ans plus tard, Jean-Jacques Dessalines demeure la figure la plus radicale qu'ait produite l'ère des révolutions : l'homme qui, le premier dans l'histoire moderne, a transformé l'émancipation d'un peuple asservi en fondation d'un État, et la couleur de sa peau en acte politique universel plutôt qu'en fatalité.
Affranchi puis engagé dans les troupes de Toussaint Louverture, il gravit tous les échelons de l'armée indigène et s'impose comme le plus déterminé des généraux de la révolution haïtienne. C'est lui qui tient Crête-à-Pierrot en 1802 face à l'armée de Napoléon Bonaparte, lui encore qui, le 18 novembre 1803, emporte la bataille décisive de Vertières et force à la capitulation les derniers restes du corps expéditionnaire français. Le 1er janvier 1804, aux Gonaïves, il proclame l'indépendance d'Haïti et devient le premier chef d'État de la première nation née d'une révolte d'esclaves. Selon la tradition, c'est lui qui arrache la bande blanche du drapeau tricolore français et fait coudre le bleu et le rouge restants, scellant la devise qui accompagnera désormais la jeune nation : l'union fait la force.
La Déclaration de l'indépendance, rédigée sous son autorité par son secrétaire Boisrond-Tonnerre et proclamée en son nom, reste l'un des textes fondateurs les plus tranchants de son siècle : « Il nous faut, en dernier, vivre indépendants ou mourir. » Dessalines y jure que plus jamais un colonisateur ne foulera le sol haïtien en maître. Ce n'est pas seulement la naissance d'un pays qu'il proclame ce jour-là, c'est un démenti opposé à l'ordre esclavagiste qui dominait alors la totalité des Amériques : pour la première fois, l'émancipation cessait d'être une promesse et devenait un fait accompli, gravé dans une déclaration d'État.
Cette portée qui dépasse Haïti, Dessalines lui-même la revendique quelques mois plus tard, dans une proclamation d'avril 1804 restée célèbre : « Oui, j'ai sauvé mon pays, j'ai vengé l'Amérique. » La formule, adressée aux nations du continent encore soumises à l'esclavage, dit tout de la conscience qu'avait cet homme de la portée de son geste : ce n'est pas seulement Haïti qu'il affranchissait, mais un précédent qu'il offrait à tout le Nouveau Monde. Le 22 septembre de la même année, il est proclamé empereur sous le nom de Jacques Ier, avant d'être couronné le 6 octobre 1804, dans une mise en scène impériale destinée moins à imiter l'Europe qu'à affirmer, aux yeux du monde colonial, qu'un homme né en esclavage pouvait ceindre une couronne.
Sa déclaration la plus universelle reste pourtant un texte de loi. Dans la Constitution impériale du 20 mai 1805, promulguée sous son règne, l'article 14 abolit jusqu'au vocabulaire de la hiérarchie raciale coloniale : « Les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de Noirs », proclame le texte, faisant du mot « Noir » une citoyenneté plutôt qu'une couleur de peau, au point d'y inclure les soldats polonais et allemands ralliés à la cause haïtienne. L'article 12 interdit à tout Blanc, quelle que soit sa nationalité, de posséder la moindre propriété sur le sol haïtien, verrouillant ainsi toute tentative de retour à l'ordre colonial. Par ces deux articles, Haïti devient la première nation des Amériques à abolir sans condition ni retour l'esclavage, et la dignité de l'homme noir cesse, pour la première fois dans un texte constitutionnel, d'être un objet de débat pour devenir un fondement de droit. L'histoire de Dessalines n'est pas exempte de zones sombres, en particulier les représailles sanglantes exercées la même année contre une partie de la population française encore présente dans le pays ; les historiens continuent d'en débattre le sens et l'ampleur, sans que cela efface la portée du geste constitutionnel qui l'accompagne.
Assassiné le 17 octobre 1806 au Pont-Rouge, aux portes de Port-au-Prince, dans les luttes de pouvoir qui suivirent l'indépendance, Jean-Jacques Dessalines n'aura dirigé son pays que deux années. Mais l'onde de ce qu'il a proclamé a dépassé, de loin, les frontières d'Haïti : en faisant de la liberté un droit inconditionnel et de la dignité de l'homme noir un principe d'État plutôt qu'une concession, il a offert au monde un précédent que ni la Révolution française ni la Déclaration d'indépendance américaine n'avaient osé formuler aussi radicalement. Deux cent soixante-huit ans après sa naissance, PORT-AU-PRINCE TIME salue en Jean-Jacques Dessalines non seulement le père de la nation haïtienne, mais l'un des premiers hommes d'État à avoir inscrit, noir sur blanc, l'universalité de la liberté humaine.