Il y a des succès qu'on pardonne difficilement à un homme noir et haïtien. Thélyson Orélien vient d'en faire l'expérience : trois semaines à peine après avoir vendu plus de 35 000 exemplaires de son premier roman et figuré sur les listes des plus grands prix littéraires français, le voici accusé d'avoir triché — d'abord avec une intelligence artificielle, puis avec du plagiat. Je veux dire ici, sans détour, mon soutien à cet auteur haïtien, et mon malaise devant la vitesse avec laquelle une partie de la critique s'est mise à chercher, avant même de l'avoir lu, une raison de lui retirer ce qu'il avait gagné.
Le roman s'appelle C'était ça ou mourir. Publié conjointement par Boréal au Québec et Grasset en France, il suit Jonas Dorléon, un professeur d'histoire haïtien fuyant la violence des gangs de Port-au-Prince, à travers une douzaine de pays jusqu'au Canada — une histoire d'exil que trop d'entre nous reconnaîtront. Le livre s'est vendu à plus de 35 000 exemplaires, a remporté le prix Fnac et le prix Méduse, et figurait sur les listes du Goncourt, du Femina, du Médicis et du Renaudot. Ses droits ont été vendus dans une vingtaine de pays. Pour un premier roman d'un auteur haïtien arrivé au Québec après le séisme de 2010, c'est une réussite rare — le genre de réussite qui, trop souvent, attire autant les honneurs que les procès d'intention.
Le 22 septembre, un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude », affirme avoir fait passer des extraits du roman dans un détecteur d'intelligence artificielle, Pangram, et avoir obtenu des scores de « 100 % IA » sur une vingtaine de passages. La publication explose : plusieurs millions de vues en quelques heures. Le lendemain, la presse belge et française révèle que ce compte serait tenu par un jeune chroniqueur du Figaro, publiquement défendu par une responsable éditoriale du journal. Sauf que la méthode ne tient pas : des tests indépendants menés avec d'autres détecteurs concluent, pour les mêmes passages, à un texte jugé « presque certainement humain ». Le magazine Chut! relève une erreur statistique élémentaire dans le raisonnement de l'accusation, et rappelle que ces mêmes détecteurs qualifient aussi la Bible, Hugo ou Zola de textes générés par IA. Autrement dit : l'outil brandi contre Orélien est connu pour se tromper — et on l'a quand même utilisé pour l'accuser publiquement, en quelques heures, avant même qu'il n'ait pu répondre.
Orélien lui-même n'a pas hésité à nommer ce qu'il vit. Il a confié à Libération avoir subi « de nombreuses attaques racistes » depuis son arrivée en France, et dénoncé, selon plusieurs médias québécois et français, une « volonté » de le « faire taire ». Il n'est pas seul à percevoir une dimension raciale dans cet emballement : le critique littéraire Johann Faerber, cité par Slate.fr, a évoqué des relents racistes dans la curée, et plusieurs commentateurs ont relevé que le compte accusateur a trouvé, dès sa création, un relais chez des figures de la droite médiatique française. Je pose la question simplement : de tous les livres de cette rentrée littéraire, pourquoi celui-ci ? Pourquoi un premier roman d'un auteur noir et haïtien, sur l'exil et la violence des gangs, devient-il en quelques heures le symbole d'une « fraude à l'IA », alors que des tests contradictoires existaient dès le départ ?
« J'ai toujours aimé créer et écrire, je ne vois pas pourquoi j'aurais recours à une machine. » — Thélyson Orélien, répondant à l'accusation d'avoir utilisé l'intelligence artificielle.
Je ne veux pas, pour autant, mélanger deux dossiers qui n'ont pas la même solidité. Le 23 septembre, Libération (CheckNews) et La Presse ont publié, séparément, des enquêtes journalistiques montrant que plusieurs textes signés par Orélien entre 2012 et 2014 — dont un texte soumis à un concours d'écriture de Radio-Canada et une chronique sportive — reprenaient de très près des œuvres existantes, notamment une préface du Matin des magiciens et une chronique d'un journaliste sportif philippin. Ce ne sont pas des soupçons sortis d'un détecteur douteux : ce sont des comparaisons de textes, publiées par deux rédactions différentes, prises au sérieux par son propre éditeur, Boréal, qui a suspendu la promotion du livre en rappelant que « le plagiat est une pratique inacceptable ». Sur ce point précis, la question mérite d'être posée et documentée, sans qu'on la range dans le même sac que l'accusation IA. Orélien n'a, à ma connaissance, pas encore répondu publiquement à ces éléments précis — il devrait le faire, pour lui-même autant que pour ses lecteurs.
Ce qui me rassure, c'est que la solidarité existe aussi. Dany Laferrière, académicien et l'une des voix les plus respectées de la littérature haïtienne, a publié dans Le Devoir un texte défendant la prose d'Orélien, comparant sa densité à Soljenitsyne et son rythme à un « phrasé musical » proche de Thelonious Monk — attribuant justement aux répétitions pointées par le détecteur IA une origine stylistique consciente, ancrée dans une tradition littéraire haïtienne et caribéenne. Le milieu littéraire québécois, rapporte Radio-Canada, est partagé entre soutien et dénonciation. Ce n'est donc pas la diaspora contre la presse française : c'est une partie du monde littéraire, informée et sans intérêt à mentir, qui refuse de voir un homme jugé sur la foi d'un outil qui se trompe jusque sur la Bible.
Je repense à une chose simple, qui résume ce que beaucoup d'entre nous pensent sans toujours l'écrire : quand on est noir, et haïtien en plus, les coups bas ne nous épargnent pas — même au sommet du succès, peut-être surtout au sommet du succès. Ce n'est pas une loi de la nature, c'est un biais qu'on peut nommer et combattre : celui qui fait qu'un outil défaillant suffit à mettre en doute, en quelques heures et sans lecture préalable, le talent d'un homme, alors qu'il en faudrait dix fois plus pour douter publiquement d'un auteur qui ne porte ni son nom, ni sa couleur, ni son histoire.
Alors voici où je me place. Je soutiens Thélyson Orélien contre une accusation d'IA bâtie sur un outil défaillant, portée par un compte proche d'une droite médiatique prompte à s'en saisir. Je demande, dans le même mouvement, que les questions de plagiat soulevées par Libération et La Presse soient examinées avec sérieux, sans être ni instrumentalisées ni balayées — parce qu'un homme qui mérite d'être défendu contre le racisme mérite aussi d'être tenu aux mêmes standards que n'importe quel auteur. Et je souhaite, par-dessus tout, qu'on lise enfin ce livre : les 35 000 lecteurs qui l'ont fait avant la polémique méritent au moins ça. Tout mon soutien, Thélyson.
Sources
- Thélyson Orélien a-t-il écrit son roman avec une IA ? Procès d'un livre que presque personne n'a lu — Slate.fr
- Thélyson Orélien rattrapé par un passé de plagiaire — La Presse
- Polémique autour de Thélyson Orélien : l'identité du compte anonyme qui a dénoncé l'écrivain a été révélée — La Libre
- Dans « C'était ça ou mourir », Thélyson Orélien enquête sur la douleur humaine — Dany Laferrière, Le Devoir
- Accusé d'avoir utilisé l'IA : Thélyson Orélien dénonce une « volonté » de le « faire taire » — La Presse
- Affaire Thélyson Orélien : et si le vrai scandale était celui d'une cabale numérique raciste ? (analyse) — Chut! Magazine