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Diaspora • Féminicide — Tribune

Dacheca et Layana assassinées à Drancy : le silence qui tue, celui d'une diaspora et d'un féminisme à deux vitesses

Par Wisner LaguerreFondateur, PORT-AU-PRINCE TIME 23 septembre 2026 7 min de lecture
Illustration : une bougie allumée et une rose blanche posées côte à côte dans l'obscurité, en mémoire de Dacheca et de sa fille Layana, tuées à Drancy.
Dacheca, 29 ans, et sa fille Layana, deux mois, ont été tuées le 17 septembre 2026 à leur domicile de Drancy. Dix jours plus tard, leur mort n'avait suscité ni indignation visible, ni prise de parole marquante.

Je ne sais pas comment écrire ce texte autrement qu'avec colère. Le 17 septembre 2026, à Drancy, en Seine-Saint-Denis, une jeune Haïtienne de 29 ans, Dacheca, et sa fille de deux mois, Layana, ont été tuées à leur domicile. Cela fait six jours. Je n'ai vu ni vigile, ni communiqué, ni mot de colère de la part de la communauté haïtienne de France. Je n'ai vu aucun collectif féministe s'en émouvoir publiquement. Et à part quelques brefs articles de faits divers dans la presse régionale, aucun grand journal télévisé n'en a fait un sujet. Deux vies haïtiennes se sont éteintes dans l'indifférence, et c'est cette indifférence, autant que le crime lui-même, que je veux dénoncer ici.

Les faits, tels que rapportés par la presse française, sont établis : Dacheca et son bébé ont été retrouvés poignardés à mort à leur domicile de l'avenue Henri-Barbusse, à Drancy, dans la soirée du 17 septembre. La police judiciaire de Seine-Saint-Denis et le parquet de Bobigny ont ouvert une enquête. Un premier homme, le compagnon de Dacheca, a un temps été placé en garde à vue avant d'être mis hors de cause. C'est finalement son ex-compagnon, âgé de 39 ans, qui a été interpellé le 19 septembre, puis mis en examen et placé en détention provisoire le 21 septembre pour le meurtre des deux victimes. Il conteste les faits qui lui sont reprochés. La présomption d'innocence lui est due, comme à quiconque ; ce n'est pas son procès que je fais ici. C'est celui de notre silence à tous.

Ceux qui l'ont connue racontent une jeune femme pleine de vie. Le 31 août, dix-sept jours avant sa mort, Dacheca se trouvait au consulat général d'Haïti à Paris pour faire établir le passeport de sa fille — deux mois à peine, et déjà une existence administrative, un avenir qu'on imaginait pour elle. Ce sont des détails que seuls les proches et les hommages publiés en ligne permettent de reconstituer, faute d'une presse qui ait pris la peine de raconter qui était vraiment Dacheca, et non pas seulement « une femme de 29 ans » anonymisée dans un fait divers.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une anonymisation. Le collectif de recensement « Féminicides par compagnon ou ex », qui documente méticuleusement chaque féminicide commis en France, a bien inscrit Dacheca à son compte macabre de l'année — le soixante-sixième — avec Layana classée, dans le vocabulaire froid des statisticiens du drame, comme « tierce-victime ». Une mère. Un bébé. Réduits à un numéro et une catégorie administrative, faute d'avoir eu droit, ailleurs, à un nom, un visage, une histoire.

« 66. Dacheca — tierce-victime Layana. Jeudi 17 septembre, à Drancy, Seine-Saint-Denis. » — mention du féminicide dans le recensement du collectif Féminicides par compagnon ou ex, l'un des seuls endroits où le nom de Dacheca et celui de sa fille apparaissent noir sur blanc.

Où étaient, pendant ce temps, les collectifs féministes qui, à juste titre, se mobilisent bruyamment — hashtags, tribunes, prises de parole médiatiques — à chaque nouveau féminicide recensé en France ? À ma connaissance, aucun grand compte, aucune organisation nationale de défense des droits des femmes ne s'est publiquement exprimée sur le meurtre de Dacheca et de Layana. Peut-être me trompé-je, et je souhaite sincèrement me tromper ; si c'est le cas, qu'on me le signale, et je le publierai avec autant de force que ce texte. Mais le silence que j'ai constaté, en cherchant activement une réaction, une indignation, un mot, est à lui seul un fait qui mérite d'être raconté. La France a recensé au moins 61 féminicides depuis le début de l'année à la fin du mois d'août ; chacun devrait susciter la même colère. Ce n'est visiblement pas le cas.

Et la diaspora haïtienne ? Je le dis avec la douleur de quelqu'un qui en fait partie : je n'ai trouvé, dans la presse haïtienne de France ni dans celle d'Haïti, aucun article consacré à Dacheca et à Layana. Pas une ligne dans nos médias communautaires, pas une déclaration d'une association haïtienne de Seine-Saint-Denis ou d'Île-de-France, département où vit pourtant une part importante de notre communauté. Nous savons nous mobiliser — pour la politique, pour le football, pour nos artistes. Pourquoi pas pour une mère et son bébé assassinés à quelques kilomètres de chez nous ?

Je refuse de croire que la réponse soit l'indifférence pure. Je crois plutôt à une hiérarchie silencieuse de nos indignations : certaines victimes, certains drames, obtiennent d'emblée une caisse de résonance — les réseaux, la presse, les responsables politiques — quand d'autres, souvent parce qu'ils touchent des femmes immigrées, noires, pauvres, ou simplement moins visibles socialement, disparaissent dans le silence administratif d'un fait divers de trois lignes. C'est cette hiérarchie qu'il faut nommer, parce qu'elle est elle-même une forme de violence — plus discrète que celle qui a tué Dacheca et Layana, mais tout aussi réelle pour les familles qui pleurent seules, sans que personne d'autre ne semble porter le deuil avec elles.

Alors voici ce cri, venu du fond de moi : que Dacheca et sa petite Layana reposent en paix, mais que leur mort ne reste pas silencieuse. Qu'un mot, au moins, soit dit par ceux qui prétendent parler au nom des femmes, et par ceux qui prétendent parler au nom de notre communauté. Elles méritaient mieux que ce silence. Nous leur devons, à défaut d'avoir pu les protéger, de ne pas les oublier.

Sources

  1. Drancy : une femme et son bébé poignardés à mort à leur domicile — Actu17
  2. Mort violente d'une femme et de son bébé de deux mois à Drancy, le conjoint interpellé — France 3 Île-de-France
  3. Féminicide et infanticide à Drancy : un homme mis en examen — Citoyens.com
  4. Seine-Saint-Denis : un homme mis en examen après la mort d'une femme et de son bébé — AFP / Yahoo Actualités
  5. 66. Dacheca — tierce-victime Layana — Collectif Féminicides par compagnon ou ex
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