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Sécurité • Sécurité — Cri de conscience

Une jeune femme tuée à la machette, filmée et diffusée : « Èske nou pa moun ankò ? »

Par Wisner LaguerreSpécialiste en Relations internationales et Études diplomatiques 6 septembre 2026 8 min de lecture
« Nou Pa Moun Ankò », le cri de Richard Cavé et du groupe Kaï — une chanson vieille de plusieurs années, mais qu'une actualité comme celle de ce week-end semble, chaque fois un peu plus, confirmer.

Samedi 5 septembre 2026, en fin de soirée, une vidéo a commencé à circuler sur les réseaux sociaux haïtiens — puis, en quelques heures à peine, dans toute la diaspora. On y voit plusieurs hommes, se présentant comme membres du gang 400 Mawozo, s'acharner à coups de machette sur une jeune femme jusqu'à la tuer. Une scène d'une violence si insoutenable que des médias comme Rezo Nòdwès ont choisi de ne pas la décrire dans le détail, préférant s'en tenir aux faits établis plutôt que d'ajouter à l'horreur déjà largement partagée en ligne.

Des publications circulant sur les réseaux avancent qu'une personne surnommée « Nice-B » aurait conduit la jeune femme auprès des hommes armés qui l'ont ensuite tuée — une accusation qu'aucune autorité, ni la Police nationale d'Haïti ni la justice, n'a pour l'instant confirmée publiquement. Le nom de Wilson Joseph, alias « Lanmò San Jou », identifié par le Conseil de sécurité des Nations unies comme chef de 400 Mawozo, continue par ailleurs de circuler en lien avec le gang. PORT-AU-PRINCE TIME choisit ici la prudence que ces informations non confirmées imposent : tant que la police et la justice n'auront pas établi les responsabilités avec certitude, aucun nom ne devrait être présenté comme celui d'un coupable.

Ce que l'on sait avec certitude, en revanche, c'est l'onde de choc que cette vidéo a provoquée — et la colère qu'elle a fait naître face à l'impuissance, réelle ou supposée, de l'État. Dans son éditorial pour Radio Télé Métronome, le journaliste Jean Corvington a mis des mots sur cette colère : « Cette vidéo avilit nos autorités, en particulier la Primature, qui dispose de plus de 80 millions de gourdes par mois pour les services de renseignement, lesquels n'arrivent même pas à infiltrer les réseaux criminels. » Il relève un paradoxe glaçant : des bandits capables d'identifier et de retrouver, via les réseaux sociaux, un proche d'une personne qui aurait publié leur photo — quand l'appareil sécuritaire de l'État, lui, peine à remonter jusqu'aux auteurs de crimes filmés et diffusés au grand jour. Le Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, est directement mis en cause dans cet éditorial, accusé de ne « maîtriser rien dans le pays ».

Cette vidéo ne surgit pas du néant. Elle s'inscrit dans une accumulation de drames que PORT-AU-PRINCE TIME suit depuis des mois — du massacre de Kenscoff aux silences officiels qui l'ont suivi, en passant par les rassemblements de « bwa kale » nés du désespoir d'une population livrée à elle-même. Rezo Nòdwès résume la lassitude de tout un pays d'une phrase : chaque week-end, désormais, apporte son lot de crimes. Ce qui choque, cette fois, n'est peut-être pas tant la nouveauté de la violence que sa mise en scène : un crime filmé, monté, diffusé — comme si la terreur elle-même était devenue un contenu à partager.

« Cette vidéo avilit nos autorités, en particulier la Primature, qui dispose de plus de 80 millions de gourdes par mois pour les services de renseignement, lesquels n'arrivent même pas à infiltrer les réseaux criminels. » — Jean Corvington, éditorialiste, dans l'éditorial de Radio Télé Métronome, le 6 septembre 2026.

C'est précisément ce que chantait déjà Richard Cavé, avec son groupe Kaï, dans un titre devenu depuis un cri de ralliement malgré lui : « Nou Pa Moun Ankò » — nous ne sommes plus des humains. Une chanson née, il y a plusieurs années, du même sentiment d'effondrement moral que cette vidéo ravive aujourd'hui avec une brutalité nouvelle. Le morceau ne pointe pas seulement les bourreaux : il interroge aussi celles et ceux qui regardent, qui partagent, qui commentent — parfois avec la même froideur que s'il s'agissait d'un fait divers ordinaire. Écouter ce titre aujourd'hui, à la lumière de ce week-end, c'est mesurer à quel point ses mots, loin de vieillir, semblent avoir anticipé l'endroit où nous sommes rendus.

Alors la question posée par Richard Cavé n'est plus seulement celle d'un artiste habité par la colère : elle nous revient, à chacun d'entre nous, en Haïti comme dans la diaspora. Èske nou pa moun ankò ? Avons-nous encore la capacité d'être bouleversés par la mort d'une jeune femme — ou seulement celle de faire défiler la vidéo, de la commenter, puis de passer à autre chose ? Est-ce que nous avons oublié ce qui fait de nous des Haïtiens : cette dignité, cette solidarité, cette capacité d'indignation collective qui a permis à ce peuple de survivre à tant d'épreuves ? Une victime réduite à un clip qui circule, un nom qui n'existera peut-être jamais officiellement pour la justice — voilà, très concrètement, ce que nous risquons de laisser devenir normal si l'indignation d'un jour ne se transforme jamais en exigence durable de justice.

Nous ne connaissons pas encore le nom de cette jeune femme, ni la version complète de ce qui lui est arrivé samedi soir. Mais nous savons déjà qu'elle mérite mieux que d'être réduite à une vidéo virale, et que ce pays — celui qui a un jour montré au monde de quoi une dignité collective est capable — mérite mieux que cette indifférence qui s'installe, crime après crime. Si « Nou Pa Moun Ankò » doit rester une question plutôt qu'un constat définitif, alors il ne tient qu'à nous, collectivement, d'y répondre autrement que par le silence.

Sources

  1. Haïti | Chaque week-end apporte son lot de crimes : une jeune femme démembrée à la machette, l'ombre de 400 Mawozo, une autre victime privée de justice — Rezo Nòdwès
  2. Éditorial sur la vidéo de 400 Mawozo et la responsabilité de l'État — Radio Télé Métronome (@Radio_Metronome), publication du 6 septembre 2026
  3. Avec Kaï, Richard Cavé dénonce la situation chaotique du pays — AyiboPost
  4. Richard Cavé (Kaï) — Nou Pa Moun Ankò — vidéo officielle sur YouTube
  5. 400 Mawozo — profil du gang et de son chef Wilson Joseph, alias « Lanmò San Jou » — InSight Crime
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