Dans la nuit du 23 au 24 août, une attaque de la coalition Viv Ansanm contre une église de Kenscoff où s'étaient réfugiées des familles déjà déplacées par la violence a fait au moins 47 morts. Interrogé quatre jours plus tard sur le dispositif censé empêcher qu'une telle tragédie se reproduise, un porte-parole de la Police nationale d'Haïti a répondu, sans détour : « Nous ne pouvons parler d'aucun plan. » Cet aveu, prononcé quarante-huit heures à peine après des annonces gouvernementales fermes, résume à lui seul l'écart qui sépare, en Haïti, le discours de l'État de sa capacité réelle à protéger la population.
Cet écart n'est pas un accident isolé. Selon le rapport de septembre 2026 du Conseil de sécurité des Nations unies, au moins 613 personnes ont été tuées et 375 blessées entre mars et juillet dans la seule aire métropolitaine de Port-au-Prince — un niveau de violence jamais atteint depuis janvier-février 2024 — pendant que plus de 176 femmes et filles étaient violées par des membres de gangs et que 18 000 personnes supplémentaires étaient déplacées sur cette seule période. Les groupes armés, loin de reculer, étendent désormais leur emprise vers l'Artibonite et le Centre, deux départements jusque-là relativement épargnés.
Face à cette réalité, l'État haïtien a pourtant fixé lui-même les termes du contrat qui le lie au peuple. Le 19 mai dernier, à l'occasion du 223ᵉ anniversaire du drapeau national, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a été catégorique : « Il n'y aura pas d'élections sans sécurité. » Il a écarté dans la foulée toute négociation avec les gangs, assurant que le pays était désormais « en mode élections » et que les criminels seraient traduits en justice.
Quatre mois plus tard, où en est la promesse ? La Force de répression des gangs (FRG), autorisée par le Conseil de sécurité pour épauler la Police nationale, ne comptait encore, au 8 juillet, que 1 083 militaires déployés sur les 5 550 annoncés — un cinquième à peine de l'effectif prévu. Son porte-parole a lui-même reconnu que la force ne serait pas au complet avant octobre, invoquant des « contraintes logistiques », tandis que le défenseur des droits humains Pierre Espérance pointait la lourdeur de « la machine onusienne ». Entre mai et octobre, ce sont donc près de six mois qui séparent la promesse d'une sécurité électorale et l'arrivée, hypothétique, des moyens censés la garantir — six mois pendant lesquels les gangs, eux, n'ont ni ralenti ni attendu.
C'est là que se pose, sans détour, la question que ce journal veut poser à l'État haïtien. Refuser de négocier avec des criminels est une position défendable — nous la partageons. Mais elle n'a de sens que si elle s'accompagne d'une capacité réelle à imposer, par la force légitime, ce que le dialogue refuse d'obtenir par la négociation. Or, à ce jour, ni l'un ni l'autre n'est au rendez-vous : pas de dialogue assumé qui ouvrirait une sortie de crise négociée, mais pas davantage de démonstration de force capable de reprendre, avant le 13 décembre, le contrôle des routes et des quartiers que les gangs tiennent depuis des années. Entre ces deux voies, l'État semble avoir choisi une troisième, la pire : celle de l'attente, habillée de déclarations fermes qui ne se traduisent pas sur le terrain.
Cette impasse n'échappe à personne. Le coordonnateur général du parti UNIR, Clarens Renois, a dénoncé début septembre « l'arrogance des gangs armés [qui] exhibent leurs armes et sèment la terreur par des massacres », un signe, selon lui, du degré auquel « l'État s'adapte à la normalisation de la criminalité ». Sa formule sur le Conseil électoral provisoire est sans appel : à ses yeux, le CEP prépare un scrutin qui, loin de sortir le pays de la crise, risque d'en devenir le symbole le plus amer.
« Le CEP est en train de préparer un massacre électoral dans ce contexte d'insécurité. » — Clarens Renois, coordonnateur général du parti UNIR, septembre 2026.
D'autres voix, dans la presse haïtienne, posent la question en des termes plus larges encore : comment organiser des élections crédibles dans un territoire fragmenté par la violence armée, où l'État ne contrôle plus de larges portions de la capitale ni de départements entiers ? Le budget électoral initial de 250 millions de dollars a lui-même été rejeté, sans qu'une alternative claire ne soit rendue publique, ajoutant l'incertitude financière à l'incertitude sécuritaire. Et derrière ces doutes techniques se profile une inquiétude plus profonde, héritée de l'assassinat toujours non élucidé du président Jovenel Moïse en 2021 : celle d'une population qui ne croit plus au pouvoir transformateur du vote, et pour qui un scrutin organisé dans ces conditions ne ferait que rejouer, sous une forme différente, la même défiance.
Nous savons ce que l'on nous répondra : que critiquer l'action de l'État sans proposer de solution est facile depuis un bureau de rédaction. Mais la solution, en l'occurrence, n'a rien de mystérieux — elle a été formulée par le gouvernement lui-même, le 19 mai, en une phrase : pas d'élections sans sécurité. Ce journal ne demande rien d'autre que la cohérence : soit l'État apporte, avant le 13 décembre, la preuve vérifiable que cette sécurité existe — force déployée à son plein effectif, routes rouvertes, zones reprises aux gangs — soit il reconnaît publiquement qu'il ne peut la garantir, plutôt que de maintenir une date qu'il n'a manifestement pas les moyens d'honorer.
Car le risque, si ce pari est tenu à l'aveugle, n'est pas seulement celui d'un scrutin bâclé. C'est celui d'un scrutin qui, en prétendant clore la transition, rouvrirait au contraire toutes les plaies : élections tenues dans une fraction du territoire seulement, résultats contestés d'avance dans les zones où l'on n'aura pas pu voter, gangs renforcés par le vide politique qui suivrait — et un pays précipité, cette fois, dans une spirale de violence dont il aurait le plus grand mal à se relever. Le peuple haïtien n'a pas besoin d'un calendrier électoral supplémentaire à respecter coûte que coûte ; il a besoin d'un État qui fait, enfin, ce qu'il a promis.
Dialogue engagé avec lucidité, ou fermeté assumée jusqu'au bout : les deux voies existent encore. Ce qui n'existe plus, c'est le temps de continuer à choisir ni l'une ni l'autre.