Alerte info Michel Martelly candidat sous DEBLOKE : l'homme sanctionné pour liens avec des gangs peut-il incarner la solution à l'insécurité ?
Élections 2026 • Sécurité — Analyse

Michel Martelly candidat sous DEBLOKE : l'homme sanctionné pour liens avec des gangs peut-il incarner la solution à l'insécurité ?

PORT-AU-PRINCE TIME 22 septembre 2026 9 min de lecture
Montage photo : Michel Martelly s'exprimant à un pupitre, superposé à une carte stylisée d'Haïti dont de larges zones sont teintées de rouge pour signaler l'emprise des gangs sur le territoire.
Michel Martelly a officialisé le 22 septembre 2026 sa candidature sous la bannière de DEBLOKE, dans un pays où de vastes zones échappent encore au contrôle de l'État.

Michel Martelly a officialisé, ce mardi 22 septembre 2026 à Port-au-Prince, sa candidature à la présidentielle du 13 décembre sous la bannière de son parti DEBLOKE. L'ancien chef de l'État (2011-2016) avait franchi une première étape le 30 août en s'inscrivant comme électeur au Lycée de Pétion-Ville, avant que DEBLOKE ne conditionne, le 18 août, tout engagement électoral à des garanties gouvernementales sur la neutralité de l'État et la sécurité du scrutin. Sa candidature, à l'instar des sept autres déjà enregistrées à cette date, reste soumise à la validation du Conseil électoral provisoire (CEP), qui a repoussé au 9 octobre la date limite de dépôt des candidatures.

Le retour de Michel Martelly sur la scène électorale ravive immédiatement le débat sur l'héritage de sa présidence. Son quinquennat reste associé au scandale PetroCaribe : selon les conclusions d'experts des Nations unies, environ 92 % des 1,74 milliard de dollars alloués au pays dans le cadre de cet accord pétrolier auraient fait l'objet d'autorisations douteuses, la plupart des projets annoncés n'ayant jamais été exécutés. Le dossier judiciaire correspondant reste bloqué à la Cour de cassation depuis 2020, sans qu'aucune décision n'ait été rendue sur le fond à ce jour.

À ce contentieux financier s'ajoute un dossier plus directement lié à la crise sécuritaire actuelle : Michel Martelly figure parmi les personnalités haïtiennes visées par plusieurs séries de sanctions occidentales pour des liens allégués avec des gangs armés. Le Canada l'a sanctionné en 2022, l'Union européenne a fait de même la même année aux côtés de deux autres responsables politiques haïtiens et d'un gang, et le département du Trésor américain l'a à son tour sanctionné le 20 août 2024 pour trafic de drogue et financement de gangs armés. Ces mesures s'inscrivent dans un ensemble plus large de sanctions occidentales visant, ces dernières années, une partie de l'establishment politique haïtien accusé d'entretenir des liens avec les groupes armés qui contrôlent aujourd'hui de vastes portions du territoire.

Le directeur du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Pierre Espérance, est allé plus loin en juillet dernier, à l'occasion du retour de Michel Martelly en Haïti. Il a affirmé que des experts des Nations unies avaient documenté des accusations selon lesquelles l'ancien président aurait, durant son mandat, financé par l'intermédiaire de tiers et d'unités de sécurité personnelles plusieurs gangs, dont Base 257, Village de Dieu, Ti Bois et Grand Ravine, et que l'ancien chef de gang Arnel Joseph aurait reçu de lui armes et argent. M. Espérance a également rappelé le massacre de La Saline, survenu les 13 et 14 novembre 2018 sous sa présidence, comme illustration d'une période d'impunité dont il fait remonter l'origine à près de soixante massacres recensés depuis en Haïti.

« Si les décrets électoraux sont strictement respectés, Michel Martelly ne peut pas se présenter » — Pierre Espérance, directeur du RNDDH, qui reconnaît à l'ancien président le droit de rentrer au pays en tant que citoyen, mais réclame que la justice haïtienne se saisisse du dossier PetroCaribe et des accusations de financement de gangs qui pèsent sur lui.

Ce retour controversé a d'ailleurs divisé la presse haïtienne et internationale : le Washington Post a souligné la contradiction entre le statut d'homme sanctionné de Michel Martelly et le soutien populaire dont il continue de bénéficier auprès d'une partie de l'électorat, tandis que le Miami Herald a plutôt décrit un accueil modeste, marqué par une affluence limitée lors de son arrivée. Deux lectures difficilement conciliables d'un même événement, à l'image des positions qui s'annoncent pour la campagne à venir.

C'est dans ce climat que Michel Martelly présente sa candidature — au moment précis où la crise sécuritaire qu'il promet implicitement de résoudre atteint l'un de ses pires seuils. Entre avril et juin 2026, environ 1 408 personnes ont été tuées et 656 blessées par la violence des gangs, selon Al Jazeera, tandis que plus d'un million de personnes restent déplacées à travers le pays. Un rapport de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), publié le 7 septembre, relève que les gangs délaissent désormais le simple contrôle de territoires urbains au profit de raids mobiles de type guérilla en zone rurale, alors que la composante haïtienne de la Force de répression des gangs (FRG) ne compte que 1 083 membres sur les 5 500 prévus d'ici décembre — soit 20 % de l'objectif. L'attaque de Kenscoff, le 23 août, qui a fait au moins 47 morts et plus de 50 enlèvements avec repérage par drone, et celle de Petite-Rivière-de-l'Artibonite en mars, avec plus de 70 morts et 13 500 déplacés, illustrent la gravité persistante de cette crise. Le mandat international de la Force, mis en place en octobre 2025, arrive lui-même à échéance le 30 septembre, dans l'attente d'un renouvellement par le Conseil de sécurité de l'ONU que la cheffe de la diplomatie haïtienne, Raina Forbin, a explicitement réclamé début septembre.

La question posée par cette candidature dépasse donc la seule bataille électorale : un homme visé par des sanctions de trois gouvernements occidentaux pour des liens allégués avec les réseaux armés, et dont le dossier de corruption le plus lourd reste sans jugement depuis six ans, peut-il crédiblement se présenter comme la solution à une crise sécuritaire dont il est aussi, aux yeux d'une partie de la société civile et de la communauté internationale, l'un des artisans historiques ? Michel Martelly n'a, à ce stade, présenté aucun plan de sécurité chiffré ni détaillé pour son retour en 2026 — un silence d'autant plus notable que l'insécurité s'impose comme l'enjeu numéro un du scrutin du 13 décembre. Tant que ces zones d'ombre subsisteront, sa candidature risque moins d'apparaître comme une réponse à la crise que comme un obstacle supplémentaire à la confiance déjà fragile d'une population lasse d'attendre que l'État reprenne le contrôle de son propre territoire.

Sources

  1. Présidentielle 2026 : Michel Martelly inscrit sa candidature sous la bannière de DEBLOKE — Vantbefinfo
  2. Élections 2026 : Michel Martelly s'inscrit comme électeur — Juno7
  3. Haïti : retour controversé de Martelly, Pierre Espérance appelle la justice à sévir — RHI News
  4. Comment la presse haïtienne et internationale interprète le retour controversé de Martelly — Rezo Nòdwès
  5. Haitian government calls for renewal of international anti-gang task force — Al Jazeera
  6. Rapport GI-TOC : les gangs étendent leur violence aux zones rurales, la FRG ne compte que 1 083 membres sur 5 500 prévus — Rezo Nòdwès
Partager f X W

Restez informé, à l'heure de Port-au-Prince

Recevez chaque matin l'essentiel de l'actualité politique et électorale d'Haïti, directement dans votre boîte mail.