La ministre haïtienne des Affaires étrangères et des Cultes, Raina Forbin, s'est présentée jeudi 4 septembre 2026 devant le Conseil permanent de l'Organisation des États américains (OEA) pour une demande sans détour : le renouvellement du mandat de la Force de suppression des gangs (FSG), qui expire le 30 septembre, et la mobilisation des ressources nécessaires pour compléter le déploiement prévu de 5 500 personnels. « Nous avons besoin d'un soutien technique, financier, logistique et sécuritaire à la hauteur du défi », a-t-elle lancé, avant d'ajouter la formule qui a le plus retenu l'attention : « Nous devons passer de la solidarité à l'action, des engagements à la mise en œuvre et des promesses aux résultats. »
Le secrétaire général de l'OEA, Albert R. Ramdin, a répondu en insistant sur le fait que « les institutions haïtiennes doivent être aux commandes de ces efforts, avec un soutien international soutenu et coordonné » — une manière, pour l'organisation panaméricaine, de renvoyer une partie de la responsabilité vers Port-au-Prince tout en réaffirmant, sans grand engagement chiffré nouveau, la nécessité de la solidarité continentale. Entre la demande haïtienne et la réponse de l'OEA, l'écart de précision est lui-même révélateur : d'un côté, un chiffre — 5 500 personnels, une date butoir — le 30 septembre ; de l'autre, des principes.
L'enjeu, pourtant, n'a rien d'abstrait. Entre avril et juin 2026, 1 408 personnes ont été tuées par la violence des gangs, qui contrôlent aujourd'hui entre 80 et 90 % de l'aire métropolitaine de Port-au-Prince. Près de 1,47 million d'Haïtiens vivent aujourd'hui déplacés à l'intérieur de leur propre pays. Le massacre de Kenscoff, les 24 et 25 août derniers, qui a fait 47 morts — dont cinq enfants — et plusieurs dizaines de personnes enlevées, reste dans toutes les mémoires. Et à un peu plus de trois mois du premier tour du 13 décembre, premier scrutin général en dix ans, le gouvernement considère la force internationale comme une condition presque indispensable à la tenue d'élections crédibles sur l'ensemble du territoire.
C'est là que le paradoxe que nous observons depuis des années à PORT-AU-PRINCE TIME prend tout son relief. La FSG elle-même n'existe, sous sa forme actuelle, que depuis octobre 2025 — date à laquelle le Conseil de sécurité de l'ONU l'a créée pour remplacer la Mission multinationale d'appui à la sécurité dirigée par le Kenya, elle-même lancée en 2023 après des mois d'atermoiements internationaux et jamais montée en puissance à la hauteur de son mandat. Avant elle, c'est la mémoire encore vive de la MINUSTAH (2004-2017) — treize années de présence onusienne dont le bilan reste assombri par l'épidémie de choléra qu'elle a elle-même introduite dans le pays — qui pèse sur la confiance haïtienne envers ces montages internationaux. À chaque étape, les mêmes mots reviennent : solidarité, engagement, soutien continu. Et à chaque échéance de mandat, la même scène se répète : un pays qui plaide, une communauté internationale qui promet, et un terrain où les gangs, eux, n'ont jamais cessé d'avancer.
Faut-il, dans ces conditions, continuer de tout miser sur les mêmes partenaires et les mêmes instances ? La question mérite d'être posée sans complexe. La République dominicaine, elle, n'a pas hésité à diversifier ses alliances quand son intérêt national l'exigeait : en 2018 déjà, Saint-Domingue rompait ses relations diplomatiques avec Taïwan pour ouvrir grand la porte à Pékin, sans jamais rompre pour autant son alliance historique avec Washington. Haïti a, de son côté, esquissé quelques pas dans cette direction — une nouvelle dynamique de coopération avec les Émirats arabes unis, le maintien de soixante-dix ans de relations avec Taïwan célébré en avril dernier — mais ces gestes restent timides, dispersés, sans stratégie d'ensemble assumée. N'est-il pas venu le temps pour Haïti de chercher, elle aussi, habilement et sans naïveté, d'autres partenaires capables d'investir, de commercer et de coopérer avec elle, tout en gardant ses alliances historiques plutôt qu'en les remplaçant ?
« Nous devons passer de la solidarité à l'action, des engagements à la mise en œuvre et des promesses aux résultats. » — Raina Forbin, ministre haïtienne des Affaires étrangères, devant l'OEA, le 4 septembre 2026.
Il y a, derrière cette question, une autre plus large encore : celle de la posture. Depuis trop longtemps, la diplomatie haïtienne se tient en position réactive — elle répond aux crises, sollicite des mandats, attend des décisions prises ailleurs, à New York, à Washington ou à l'OEA. N'est-il pas venu le temps de cesser de subir le calendrier des autres pour se donner, enfin, le sien ? Les élections du 13 décembre, si elles se tiennent, offriront à Haïti une occasion rare de reconstituer une légitimité institutionnelle pleine et de négocier, non plus en position de demandeur perpétuel, mais en partenaire capable de porter ses propres priorités — sécuritaires, économiques, diplomatiques — avec la même fermeté que celle affichée jeudi devant l'OEA.
Un pays qui, le premier au monde, a brisé les chaînes de l'esclavage et proclamé son indépendance face aux plus grandes puissances de son temps ne devrait jamais se résigner à quémander indéfiniment ce qui lui est dû par simple justice. L'histoire d'Haïti n'est pas celle d'un peuple qui attend qu'on veuille bien l'aider : c'est celle d'un peuple qui, en 1804, a démontré au monde entier qu'il pouvait se hisser lui-même à la hauteur de son destin. Il est temps, deux siècles plus tard, de renouer avec cette dignité fondatrice — d'accepter la solidarité internationale quand elle est sincère, sans jamais s'y résigner comme à une fatalité, et de redevenir, par nos propres actes autant que par nos mots, à la véritable dimension de notre histoire.
Sources
- Haiti seeks renewal of international anti-gang force — UPI
- Haitian government calls for renewal of international anti-gang task force — Al Jazeera
- Haiti urges UN to renew anti-gang force mandate ahead of planned election — Yahoo News Canada
- Haïti au milieu au Grand Jeu du XXIᵉ siècle : bouclier des États-Unis ou échiquier de la Chine ? — Le Nouvelliste
- Haïti - Diplomatie : Nouvelle dynamique de coopération entre Haïti et les Émirats Arabes Unis — HaitiLibre