Je vais être direct : je ne crois plus, ou de moins en moins, que les élections générales du 13 décembre se tiendront réellement — du moins pas dans les conditions qui permettraient de parler d'un scrutin libre, sûr et représentatif de l'ensemble du pays. Ce n'est pas un pari politique, ni un procès d'intention fait au Conseil électoral provisoire. C'est un constat froid, fondé sur une trajectoire sécuritaire qui, mois après mois, ne s'améliore pas : elle s'aggrave, et se radicalise dans l'atrocité.
Le premier fait qui a nourri mon scepticisme remonte à fin juillet. Lorsque le CEP a lancé l'inscription des électeurs le 24 juillet, il a dû exclure d'emblée le département de l'Ouest — celui qui abrite Port-au-Prince et qui, avec l'Artibonite et le Centre, concentre plus de la moitié du corps électoral du pays — au motif que l'insécurité y rendait l'opération impraticable. Un pays ne peut pas prétendre organiser une élection nationale crédible en écartant, dès l'inscription, la région où vit la majorité de ses électeurs. Ce n'est pas un détail logistique : c'est l'aveu, avant même le premier bulletin de vote, que l'État ne contrôle pas le terrain sur lequel il prétend faire voter la population.
Le deuxième fait, c'est Kenscoff. Dans la nuit du 23 au 24 août, des hommes armés de la coalition Viv Ansanm ont attaqué un site accueillant des familles déjà déplacées, réfugiées dans l'enceinte d'une église. Bilan : au moins 47 morts dont cinq enfants, vingt-deux personnes exécutées à l'intérieur même du lieu de culte, et plus de cinquante enlèvements. Quatre jours plus tard, interrogé sur le dispositif censé empêcher qu'une telle tragédie se reproduise, un porte-parole de la Police nationale a répondu, sans détour : « Nous ne pouvons parler d'aucun plan. » Kenscoff n'est pas un accident isolé. C'est une localité des hauteurs de Port-au-Prince, longtemps épargnée, qui bascule à son tour — le signe que la violence ne recule pas, elle se redéploie vers des zones qu'on croyait à l'abri.
Les chiffres confirment ce que Kenscoff illustre à lui seul. Entre avril et juin 2026, les Nations unies ont recensé au moins 1 408 morts et 656 blessés à travers le pays — une baisse de seulement 14 % par rapport au trimestre précédent, largement compensée par une extension géographique de la violence : reculs dans certains quartiers de la capitale comme Delmas ou Tabarre, mais expansion vers l'Artibonite et vers des zones rurales jusque-là épargnées, à mesure que des gangs comme celui de Village de Dieu cherchent de nouvelles routes et de nouvelles sources de revenus. Sur la même période, au moins 796 cas de viol liés aux gangs ont été documentés. Même la répression a un coût : plus de 800 personnes tuées ou blessées lors d'opérations sécuritaires en un seul trimestre, dont 95 civils sans lien avec les gangs, et neuf civils, dont six enfants, victimes de frappes de drones armés opérées par une unité spécialisée en partenariat avec une société militaire privée. À ce stade, aucune courbe n'indique une amélioration durable — seulement un déplacement du problème.
« Le gouvernement ne sera pas en mesure d'organiser des élections dans les territoires contrôlés par les gangs. » — Diego Da Rin, analyste, cité par l'Associated Press.
Je ne suis pas seul à douter. Plusieurs voix politiques haïtiennes l'expriment désormais ouvertement. Clarens Renois, coordonnateur d'UNIR-Haïti, sans rejeter le principe même du scrutin, exige des garanties sécuritaires concrètes et met en garde contre l'instrumentalisation politique de l'insécurité. Me Liez Edouard, du Rassemblement des patriotes progressistes, va plus loin : selon lui, aucune des conditions d'un scrutin crédible n'est aujourd'hui réunie — ni la sécurité, ni l'achèvement des inscriptions, ni la garantie que le vote profite à l'ensemble du pays plutôt qu'à un cercle restreint. Il interroge même la cohérence de tenir un référendum constitutionnel en même temps qu'une élection générale, dans un pays où une bonne partie du territoire échappe au contrôle de l'État. L'avocat Francky Cavetan résume, à sa manière, l'inversion qui m'inquiète le plus : le gouvernement, dit-il, « fait croire aux gens que les élections apporteront la sécurité », alors que c'est l'ordre inverse qui devrait prévaloir.
Je comprends l'argument inverse. Haïti n'a plus organisé d'élection depuis 2016. Reporter indéfiniment le scrutin au nom de l'insécurité, c'est aussi donner aux gangs un droit de veto de facto sur l'avenir démocratique du pays, et prolonger un vide institutionnel qui, lui-même, nourrit le chaos. C'est un dilemme réel, pas une facilité rhétorique. Mais un vote qui exclut d'emblée le département où réside l'essentiel de l'électorat, qui se tient dans l'ombre d'un massacre commis contre des déplacés réfugiés dans une église, et que la police elle-même reconnaît ne pas savoir sécuriser, ne résout pas ce dilemme : il en repousse simplement les conséquences après le 13 décembre, sous couvert d'une légitimité électorale que les faits, pour l'instant, ne permettent pas de garantir.
Je souhaite me tromper. Je souhaite qu'entre aujourd'hui et le 13 décembre, la Force de répression des gangs progresse réellement, que l'inscription reprenne dans l'Ouest, et qu'aucun autre Kenscoff ne vienne rappeler ce que ce pays a déjà payé. Mais tant que la trajectoire sécuritaire ira dans le sens inverse — plus d'atrocités, pas moins ; plus de zones perdues, pas regagnées — je continuerai de penser que fixer une date est plus facile que de la tenir, et que le vrai test de ce processus électoral ne sera pas le bulletin de vote, mais la capacité de l'État à protéger, avant cela, les Haïtiens qui devront se rendre aux urnes.
Sources
- Haïti | Près de 50 morts après une attaque de gang — La Presse
- Haiti starts to register voters in violent capital under gang menace — WLRN / The Associated Press
- Haiti launches voter registration in nine departments, excluding West due to insecurity — The Haitian Times
- Haïti intensifie la lutte contre les gangs dans la capitale, mais la violence gagne du terrain ailleurs — ONU Info
- Haïti : les gangs veulent remplacer l'État, la contre-offensive a commencé — ONU Info
- Haïti/Élections : des leaders politiques doutent de la tenue du scrutin du 13 décembre — HPN Info