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Sécurité • Analyse

Forum sur l'armée, silence sur Kenscoff et sur James Boyard : le double langage sécuritaire de l'État

Par Wisner LaguerreSpécialiste en Relations internationales et Études diplomatiques 30 août 2026 7 min de lecture
Capture d'écran d'une publication Facebook dénonçant l'inaction des autorités haïtiennes face à la violence.
Capture d'écran d'une publication de la page Facebook « Bat bravo pou la jenès », largement partagée, dénonçant la gestion sécuritaire de l'État. PORT-AU-PRINCE TIME n'a pas pu vérifier l'ensemble des affirmations qu'elle contient — voir précisions en fin d'article.

Trois jours durant, du 21 au 23 août, le ministère de la Défense a réuni à l'hôtel Karibe des dizaines d'officiels, de militaires et d'universitaires autour d'assises baptisées « Quelle armée pour Haïti ? ». Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé y a prononcé le discours d'ouverture, aux côtés du ministre de la Défense Mario Andrésol et du commandant en chef des Forces armées d'Haïti, le lieutenant-général Derby Guerrier. Au programme : le rôle des forces armées dans la défense du territoire, les relations civilo-militaires, l'intégration des femmes dans l'armée, la place des FAd'H dans l'imaginaire culturel haïtien — une réflexion institutionnelle de long terme, présentée comme une rupture avec l'histoire mouvementée de coups d'État du pays.

Cette même nuit du 23 au 24 août, à quelques dizaines de kilomètres de l'hôtel où se tenaient ces assises, des hommes armés de la coalition Viv Ansanm attaquaient un site de déplacés à Kenscoff, faisant au moins 47 morts selon les décomptes les plus repris par les Nations unies et plusieurs médias — un massacre que PORT-AU-PRINCE TIME a déjà documenté, et dont le porte-parole de la Police nationale a lui-même reconnu, quelques jours plus tard, qu'aucun plan opérationnel concret n'existait pour y répondre.

Le rapprochement de ces deux événements, largement relayé sur les réseaux sociaux haïtiens ces derniers jours — notamment par une publication virale de la page Facebook « Bat bravo pou la jenès » —, a nourri une colère qui dépasse le seul cas de Kenscoff. Car au moment même où le ministère de la Défense consacrait trois journées à penser l'armée de demain, son propre directeur de cabinet restait introuvable : le professeur James Boyard, inspecteur général de la Police nationale et enseignant à la Faculté de droit et des sciences économiques de l'Université d'État d'Haïti, enlevé le 11 juin à Bourdon — un quartier pourtant considéré comme relativement sécurisé de Port-au-Prince — avec des membres de sa famille. Plus de deux mois et demi plus tard, aucune revendication n'a été rendue publique et aucune annonce officielle n'a fait état d'avancées dans les recherches.

Le profil de James Boyard rend son enlèvement d'autant plus frappant : nommé chef de cabinet du ministre de la Défense pour piloter, avec Mario Andrésol, la restructuration de la sécurité nationale, il est présenté par plusieurs médias internationaux comme le responsable gouvernemental le plus haut placé enlevé en Haïti depuis des années. Sa capture, selon l'analyste sécuritaire Diego Da Rin, pourrait avoir nécessité la complicité de quelqu'un proche de son propre dispositif de protection — une hypothèse qui, si elle se confirmait, en dirait long sur l'état de délitement des mécanismes de sécurité censés protéger jusqu'aux plus hauts responsables de l'État.

« [Le kidnapping] pourrait avoir nécessité la collaboration de quelqu'un proche de son dispositif de sécurité. » — l'analyste sécuritaire Diego Da Rin, cité par CBS News, sur l'enlèvement de James Boyard.

C'est précisément ce contraste que dénoncent aujourd'hui de nombreux Haïtiens : d'un côté, un discours institutionnel tourné vers l'avenir et la reconstruction d'une armée professionnelle ; de l'autre, l'incapacité à protéger un site de déplacés à Kenscoff ou à retrouver, plus de deux mois après les faits, le propre bras droit du ministre chargé de cette même sécurité. La publication de « Bat bravo pou la jenès » reprend ce sentiment en des termes très durs, évoquant un bilan cumulé de victimes largement supérieur aux 47 morts confirmés pour la seule nuit du 23 au 24 août, et attribuant à la fondation de Frère Luckson Zòn Pa Fè Moun la libération d'otages détenus par un chef de gang. PORT-AU-PRINCE TIME n'a pas été en mesure de vérifier ces deux affirmations de façon indépendante : le bilan chiffré ne correspond à aucune source confirmée que notre rédaction a pu recouper pour cette date précise, et aucune source fiable ne permet à ce stade d'attribuer à Frère Luckson la libération d'otages évoquée. Ces éléments non vérifiés ne changent toutefois rien au constat, documenté celui-là, du décalage entre l'agenda officiel et l'urgence sécuritaire du pays.

Ce n'est pas la première fois que ce décalage est pointé du doigt. Après le massacre de Kenscoff, PORT-AU-PRINCE TIME relevait déjà l'écart entre la fermeté des annonces du Premier ministre et l'absence de dispositif opérationnel visible sur le terrain, dans un contexte où la coalition Viv Ansanm contrôle désormais, selon les estimations, entre 70 % et 80 % de l'aire métropolitaine de Port-au-Prince. Le cas Boyard ajoute une dimension supplémentaire à cette critique : il ne s'agit plus seulement de la capacité de l'État à protéger des populations déplacées dans des zones déjà fragilisées, mais de sa capacité à protéger ses propres cadres, au cœur même de l'appareil sécuritaire.

Se pose alors la question que beaucoup d'Haïtiens formulent aujourd'hui, sur les réseaux sociaux comme dans la presse : que devrait faire un État confronté simultanément à un massacre non résolu et à l'enlèvement non résolu de l'un de ses propres responsables sécuritaires ? À défaut de pouvoir garantir l'un et l'autre dans l'immédiat, la moindre exigence serait la transparence : un point de situation régulier sur les recherches concernant James Boyard, une explication publique sur l'articulation entre la réflexion de long terme sur l'armée et la réponse opérationnelle à l'urgence de Kenscoff, et un compte rendu de l'enquête interne promise par la Police nationale pour établir d'éventuelles négligences dans la protection du site attaqué.

À plus long terme, la reconstruction d'une armée professionnelle — l'objectif affiché du forum du 21 au 23 août — ne pourra convaincre une population éprouvée que si elle s'accompagne de résultats tangibles et immédiats : la libération de James Boyard et de sa famille, une présence sécuritaire réelle dans les zones rurales comme Kenscoff, et une coordination plus lisible entre le Conseil supérieur de la Police nationale, le ministère de la Défense et la force de suppression des gangs adossée aux Nations unies, dont le déploiement reste, plusieurs mois après son annonce, très en deçà des attentes. Sans ces gestes concrets, le risque est que chaque nouvelle assise institutionnelle, aussi nécessaire soit-elle sur le fond, soit perçue par une partie de la population non comme un signe de reprise en main, mais comme la preuve supplémentaire d'un État qui parle de demain sans avoir résolu les urgences d'aujourd'hui.

Sources

  1. Armed men kidnap respected security expert in gang-wracked Haiti — CBS News
  2. « Quelle armée pour Haïti ? » : le ministère de la Défense ouvre trois jours d'assises — Maximum FM
  3. Haïti - Politique : installation du nouveau ministre de la Défense — HaitiLibre
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