Le 13 décembre ne sera pas, finalement, la date du premier scrutin national d'Haïti en dix ans : le Conseil électoral provisoire a annoncé, ce 6 octobre, le report sine die de la campagne électorale. C'est un constat d'échec, pas un arrêt de mort. Un peuple ne cesse pas d'espérer parce qu'un calendrier s'effondre — et c'est précisément parce que cet espoir démocratique reste intact qu'il faut, cette fois, exiger les moyens de le concrétiser plutôt qu'une nouvelle date fixée dans le vide.
Dans un communiqué publié ce mardi, le CEP a indiqué que « la période initialement fixée pour le déroulement de la campagne électorale est reportée », sans avancer de nouvelle échéance. Un membre du Conseil, sous couvert d'anonymat, a confirmé ce que beaucoup pressentaient depuis des semaines : « Le 13 décembre, c'est terminé. » La décision fait suite à l'adoption, la veille, de modifications au décret électoral, et s'accompagne d'une prolongation du délai d'inscription des candidatures jusqu'au 31 octobre — officiellement pour laisser aux partis « le temps nécessaire pour accomplir les formalités ». Un nouveau calendrier sera, promet le CEP, communiqué ultérieurement. Le premier tour était prévu le 13 décembre 2026, le second le 21 février 2027.
Derrière la formule technocratique se cache une réalité beaucoup plus dure : l'État ne contrôle toujours pas le pays qu'il prétend faire voter. Selon les estimations des Nations unies, les gangs tiennent environ 90 % de Port-au-Prince. L'année 2026 a déjà fait au moins 5 700 morts ou blessés, plus de 1 000 femmes et jeunes filles violées, et au moins 230 enlèvements documentés — un chiffre très probablement sous-évalué. Près d'1,5 million de personnes vivent aujourd'hui déplacées à l'intérieur du pays. Face à cela, la Force de répression des gangs, pourtant prolongée pour six mois supplémentaires par le Conseil de sécurité de l'ONU, ne compte encore qu'environ 1 500 effectifs déployés sur les 5 500 prévus.
« Le 13 décembre, c'est terminé. » — un membre du Conseil électoral provisoire, sous couvert d'anonymat, confirmant l'abandon de la date initialement prévue.
Ce report ne surgit pas de nulle part. Il intervient dans un vide institutionnel entretenu depuis février 2026, lorsque le Conseil présidentiel de transition s'est dissous à l'expiration de son mandat, miné par les querelles internes et des accusations de corruption. Depuis, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé exerce seul le pouvoir exécutif — un gouvernement intérimaire qui a pris la relève, selon plusieurs analyses, « sans rétablir la sécurité ni tracer de voie électorale claire ». C'est là tout le problème : fixer une date, même une deuxième ou une troisième fois, ne vaut rien tant que l'État n'a pas reconquis, dans les faits, le territoire où ses citoyens devront voter. Un scrutin ne se décrète pas dans un pays où plus de la moitié du corps électoral vit dans des zones que l'État ne contrôle pas, et où l'inscription elle-même plafonne loin des objectifs fixés par le CEP.
La question qui se pose désormais n'est donc plus seulement « quand » Haïti votera, mais « sous l'autorité de qui ». Tant qu'aucun plan crédible de reconquête territoriale — au-delà des effectifs symboliques de la force internationale — n'accompagnera le prochain calendrier électoral, ce report du 13 décembre restera un simple sursis, et non une solution. Les Haïtiens ont le droit d'exiger des comptes : qui, au sein de l'État, savait depuis quand que ce calendrier ne tiendrait pas, et qu'a-t-on fait, concrètement, de ce temps ?
Et pourtant, l'espoir demeure, parce qu'il doit demeurer. Dix ans sans élection n'ont pas éteint, chez les Haïtiens, le désir d'un pays qui se gouverne à nouveau par les urnes plutôt que par les armes. Ce report, aussi dur soit-il à encaisser, peut encore devenir un sursaut plutôt qu'un renoncement — à condition que la prochaine date, quelle qu'elle soit, s'appuie enfin sur un État qui protège réellement son peuple, et non sur la seule promesse d'un scrutin. PORT-AU-PRINCE TIME continuera de suivre ce dossier de très près, dans l'intérêt de tous les Haïtiens qui n'attendent, au fond, qu'une chose : pouvoir enfin voter en sécurité.
Sources
- Crisis-stricken Haiti postpones elections — Jamaica Observer
- Haïti : le CEP prolonge l'inscription des candidats et reporte la campagne électorale — Rezo Nòdwès
- Haiti Transitional Council Collapses as Gangs Hold 90 Percent of Port-au-Prince — Rio Times
- Élections de 2026 : Haïti au bord d'une nouvelle crise politique et constitutionnelle — Le National
- La date du 13 décembre 2026 pour le scrutin fond comme du beurre au soleil d'été — Rezo Nòdwès