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Élections 2026 • Sécurité — Analyse

Élections face à l'insécurité : l'état des lieux d'un processus qui avance sans que la peur recule

Par Wisner LaguerreFondateur, PORT-AU-PRINCE TIME 24 septembre 2026 9 min de lecture
Montage : le logo officiel du Conseil électoral provisoire (CEP) d'Haïti, face à une carte stylisée du pays dont plusieurs zones sont teintées de rouge, symbolisant l'affrontement entre le processus électoral et l'emprise persistante des gangs.
Montage — PORT-AU-PRINCE TIME.

Deux chantiers avancent en Haïti depuis cet été, presque sans se parler. D'un côté, le calendrier électoral : inscription des électeurs, dépôt des candidatures, dates révisées puis re-révisées, en vue du scrutin du 13 décembre. De l'autre, la lutte contre les gangs : une Force de répression annoncée, déployée au compte-gouttes, dont le mandat expire dans quelques jours à peine. Faire le bilan des deux aujourd'hui, c'est mesurer l'écart entre une administration qui coche des cases et un pays qui continue de compter ses morts. Quel espoir peut-on raisonnablement tirer de ce parallèle ? Quelle société est en train de se construire — et pour quel citoyen ?

Sur le papier, le processus électoral avance. Au 21 septembre, le Conseil électoral provisoire (CEP) recensait 628 755 électeurs inscrits et 588 candidatures déposées — 7 à la présidentielle, 162 au Sénat, 419 à la députation — réparties entre 105 structures politiques habilitées sur 316 initialement enregistrées. Près de 2 900 agents de recensement et plus de 4 600 agents de sécurité électorale ont été formés ; 1 285 bureaux de vote sont opérationnels, soit 91 % de la capacité prévue. Mais ces chiffres cachent un flou persistant : en l'espace de deux semaines à peine, le CEP a publié deux dates différentes pour la clôture des candidatures — le 14 octobre, puis le 9 octobre — avant de trancher. Et surtout : 628 755 électeurs inscrits, c'est à peine 10 % du corps électoral potentiel du pays. Le calendrier tient. La participation, elle, reste à construire.

Du côté sécuritaire, l'image est plus sombre. La Force de répression des gangs (GSF), qui a succédé en octobre 2025 à la Mission multinationale d'appui à la sécurité, ne compte que 1 083 membres sur les 5 500 prévus d'ici décembre 2026 — à peine 20 % de l'effectif annoncé, un chiffre confirmé à la fois par le Groupe d'initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée (GI-TOC) et par le Conseil de sécurité de l'ONU lui-même. Son mandat expire le 30 septembre ; un vote de renouvellement est attendu au Conseil de sécurité dans les tout prochains jours, sans certitude sur son issue ni sur les moyens qui l'accompagneront. Pendant ce temps, le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) a revu à la hausse, à la mi-septembre, le bilan cumulé des massacres de Kenscoff (juillet et août 2026) : 164 morts confirmés, 71 enlèvements, des viols documentés — et une accusation frontale portée contre le Conseil supérieur de la Police nationale, qui aurait « livré la population sans protection ni défense ».

Voilà le paradoxe que ce bilan met à nu : l'appareil électoral se perfectionne — agents formés, bureaux ouverts, candidatures enregistrées — pendant que l'appareil sécuritaire censé rendre ce vote possible reste, cinq ans après l'assassinat de Jovenel Moïse, structurellement sous-dimensionné face à des gangs qui, selon le GI-TOC, ne cherchent même plus à occuper durablement un territoire : ils frappent, se replient, et recommencent ailleurs, y compris désormais en zone rurale. Organiser un scrutin dans ces conditions n'est pas la même chose que garantir qu'il soit libre, sûr et représentatif. Un centre de recherche spécialisé, le Haiti Policy House, n'accorde d'ailleurs que 10 % de probabilité à la tenue du vote à la date prévue du 13 décembre, anticipant plutôt un report vers la mi-2027.

« Le Conseil supérieur de la Police nationale a livré la population haïtienne sans protection ni défense. » — RNDDH, rapport sur les massacres de Kenscoff, septembre 2026.

Alors, quel espoir ? Une enquête d'opinion menée en mai 2026 offre une réponse à double tranchant : 50,7 % des personnes interrogées estiment que leur communauté est devenue plus sûre, et près de la moitié de la population en âge de voter approuve l'action de la GSF — jusqu'à 67 % dans les zones directement sous emprise des gangs, là où le besoin de protection est le plus vif. Mais 54,2 % doutent que cette force puisse un jour accomplir sa mission, et plus des trois quarts des Haïtiens se méfient de leurs dirigeants politiques. L'espoir existe donc, mais il est lucide, presque défensif : on approuve l'effort sans croire à son succès. C'est une forme d'espoir qui ne se nourrit plus de promesses, seulement de la comparaison avec le pire déjà vécu.

Quelle société de demain, alors, après tant d'années d'instabilité ? Plusieurs analystes, en Haïti comme à l'étranger, posent une question plus dérangeante encore : ce scrutin est-il un véritable outil de refondation démocratique, ou un théâtre institutionnel qui se répète sans redistribuer le pouvoir ? Un éditorial haïtien récent parle d'« illusion électorale » et d'une transition perpétuelle, où le mécanisme de blocage serait simplement passé des coups d'État militaires d'hier aux architectures coercitives des gangs d'aujourd'hui — avec le même effet final : empêcher toute consolidation réelle de l'État. Une analyse étrangère va plus loin, décrivant un scrutin qui « existe comme une date légale plutôt que comme un événement politique ». Je ne partage pas entièrement ce fatalisme, mais je comprends d'où il vient : un pays ne se réconcilie pas avec la démocratie simplement parce qu'une date figure sur un calendrier électoral.

Et pour quel citoyen, enfin ? C'est peut-être la question la plus concrète, et la plus grave. La diaspora, dont le vote est pourtant rendu obligatoire par le décret électoral, reste exclue de fait : aucun mécanisme d'inscription à l'étranger n'existe à ce jour, une situation que l'Observatoire international pour la démocratie et la gouvernance qualifie de violation d'un droit constitutionnel. Dans l'Ouest, département qui concentre 34 % de la population du pays, deux communes très peuplées — Cité Soleil et Carrefour, plus de 170 000 habitants à elles seules — ne comptent, à ce stade, aucun bureau de vote opérationnel. Ajoutez à cela le million et demi de personnes déplacées par la violence depuis 2024, pour lesquelles je n'ai trouvé aucun mécanisme électoral spécifique documenté, et l'on obtient un électorat qui, structurellement, exclura une bonne partie des citoyens les plus directement frappés par l'insécurité — ceux-là mêmes au nom desquels cette élection est censée se tenir.

Je ne crois pas qu'il faille choisir entre cynisme et naïveté. Les chiffres du processus électoral sont réels, et le travail accompli par le CEP — inscription, formation des agents, ouverture des bureaux — mérite d'être reconnu plutôt que balayé. Mais un pays ne se relève pas seulement en organisant un vote : il se relève quand ce vote inclut, protège et représente ceux qui ont le plus souffert de son absence d'État. Tant que la Force de répression des gangs restera à 20 % de son effectif, que le vote de la diaspora restera une promesse sans décret d'application, et que des communes entières resteront sans un seul bureau de vote, la société de demain que ce scrutin doit dessiner risque de ressembler, par défaut, à celle d'hier : une démocratie de façade pour une majorité toujours en attente de sécurité, de représentation et de justice. C'est cet écart-là qu'il faut combler — pas seulement dans les urnes, mais dans la réalité que ce pays vit chaque jour.

Sources

  1. État d'avancement du processus électoral à date — Conseil électoral provisoire (CEP)
  2. CEP : prolongation de l'inscription des candidats au 9 octobre 2026 — Juno7
  3. Haiti — Monthly Forecast, septembre 2026 — Security Council Report
  4. Rapport GI-TOC : les gangs étendent leur violence aux zones rurales, la FRG ne compte que 1 083 membres sur 5 500 — Rezo Nòdwès
  5. Kenscoff : 164 morts dans les massacres de juillet et août, selon le RNDDH — Le National
  6. Haïti/Élections : la diaspora écartée, l'OIDG dénonce la violation d'un droit constitutionnel — HPN Info
  7. Will a UN vote sustain Haiti's Gang Suppression Force? — Chatham House
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