Trois jours ont passé depuis ma première tribune de soutien à Thélyson Orélien, et le dossier s'est aggravé plutôt qu'apaisé : le 25 septembre, l'Académie Goncourt a retiré « C'était ça ou mourir » de sa première sélection, invoquant des « analyses convergentes » suggérant un recours à l'intelligence artificielle. Sa réputation, son intégrité et son honneur sont désormais sacrifiés sur l'autel de l'IA, avant même qu'aucune preuve irréfutable n'ait été produite. Alors posons les questions sans détour : que deviendront ses prochains livres, condamnés d'avance au soupçon ? S'il n'est pas coupable, sera-t-il un jour réhabilité ? Et la vérité compte-t-elle encore face à un tel acharnement ?
Reprenons les faits froidement. Le retrait du Goncourt n'était pas écrit d'avance : deux jours plus tôt à peine, le président de l'Académie, Philippe Claudel, avait publiquement pris ses distances avec l'emballement, disant apprécier le roman et ne voir « aucune raison » de suspicion tant qu'aucune « preuve irréfutable » ne serait produite — un seuil qu'il situait lui-même au 6 octobre, date de la sélection courte. L'Académie a pourtant tranché avant son propre délai, par un vote qui n'était pas unanime, en affirmant vouloir « préserver l'intégrité du prix Goncourt » — sans citer la moindre preuve nouvelle, seulement des « analyses convergentes ». Le Salon du livre de l'Estrie a, dans la foulée, annulé les deux apparitions prévues d'Orélien. Une décision prise sous cette pression peut-elle encore prétendre être une décision fondée sur la vérité, ou n'est-elle que la gestion d'une image ternie par la vitesse des réseaux ?
Pendant ce temps, Orélien encaisse en silence. Il a confié à Global News, sobrement : « Je ne peux pas en parler. Je veux me concentrer sur ma santé physique et mentale. » À l'AFP, il a livré une réponse plus intime : « Je n'ai pas écrit ce roman avec ma tête, mais avec mes tripes et mon cœur. » Un détail factuel mérite d'être répété, car il pèse lourd : selon ses propres déclarations à ActuaLitté, il a commencé ce roman en 2017 et achevé un premier jet dès 2019 — soit trois ans avant même l'existence publique de ChatGPT. Si cette chronologie tient, l'accusation d'IA s'effondre à sa racine, quels que soient les scores obtenus par un détecteur sur le texte final. C'est précisément ce genre de fait vérifiable, et non un score de détecteur, qui devrait trancher un débat aussi grave pour la carrière d'un homme.
« Je n'ai pas écrit ce roman avec ma tête, mais avec mes tripes et mon cœur. » — Thélyson Orélien, à l'AFP, après le retrait de son roman de la sélection du prix Goncourt.
Ses éditeurs, eux, ne l'ont pas lâché. Boréal maintient la promotion suspendue mais a publié une déclaration de soutien sans ambiguïté : « Nous sommes aux côtés de Thélyson Orélien et remercions les lecteurs qui continuent de lui accorder leur confiance. » Grasset, son éditeur français, est allé plus loin en affirmant une « confiance absolue » en lui et en qualifiant les accusations d'IA de « profondément blessantes pour un auteur au parcours exceptionnel ». Sur le fond scientifique, rien n'est réglé : une chercheuse de l'Université Simon Fraser a défendu la fiabilité du détecteur Pangram, quand une analyse stylométrique indépendante concluait que le texte ne « ressemble ni à un style humain ni à un style d'IA » — un constat d'incertitude, pas une preuve à charge. Le PDG de Pangram lui-même, interrogé par l'AFP, a tenu à rappeler que son outil n'est qu'« un point de départ pour une enquête plus approfondie », pas une preuve en soi ; un linguiste du CNRS a averti que ces détecteurs confondent parfois les tics stylistiques authentiques d'un auteur — répétitions, tirets — avec des marqueurs d'IA. Un homme a vu sa réputation, son intégrité et son honneur mis en jeu sur la base d'un outil que son propre créateur refuse de présenter comme une preuve.
Et puisqu'on me demande de regarder les choses en face : peut-on voir, derrière cet emballement, la main d'une droite médiatique française hostile à l'immigration, qui aurait saisi l'occasion de détruire un romancier noir et haïtien ? Je n'irai pas jusqu'à affirmer une opération concertée — je n'en ai pas la preuve, et l'intégrité de cette tribune m'interdit d'affirmer ce que je ne peux démontrer. Mais les faits vérifiés parlent d'eux-mêmes : le compte à l'origine de l'accusation, « Balance ton Claude », a été identifié comme celui d'un jeune essayiste et chroniqueur du Figaro, qui a confirmé lui-même son rôle sur X en expliquant craindre la fin d'« une civilisation fondée sur l'écrit » ; une responsable éditoriale du même journal l'a aussitôt défendu publiquement comme un « lanceur d'alerte ». Qu'un doute scientifiquement fragile, porté par une figure d'un journal de droite, ait suffi à faire plier en quelques jours une institution aussi ancienne que le Goncourt, voilà qui mérite au minimum d'être questionné — sans qu'on transforme la question en certitude.
Je ne referme pas non plus le dossier du plagiat, parce que la rigueur l'exige autant envers lui qu'envers ses accusateurs. Les comparaisons de textes de 2012-2014 publiées par Libération et La Presse restent, à ce jour, sans réponse publique détaillée d'Orélien, et sans rétractation des rédactions qui les ont établies. Une piste supplémentaire, un prompt d'IA apparemment oublié sur un ancien site tenu par lui, a été rapportée par ActuaLitté — qui précise elle-même que cet indice, seul, « ne permet pas d'affirmer » quoi que ce soit. Je refuse de m'en servir comme d'une preuve, exactement comme je refuse qu'un score de détecteur serve de preuve contre lui.
Alors, à quoi ressemblera l'avenir de Thélyson Orélien ? Si l'accusation d'IA s'effondre — et les faits déjà connus suggèrent qu'elle le devrait —, sera-t-il un jour véritablement réhabilité, ou portera-t-il ce soupçon toute sa carrière, chaque prochain manuscrit passé au détecteur avant même d'être lu ? L'histoire récente de la presse et des réseaux enseigne une asymétrie cruelle : l'accusation se diffuse en quelques heures et des millions de vues ; l'éventuelle exonération, si elle vient, n'obtient jamais la même portée. C'est là, je crois, la vraie question posée par cette affaire, au-delà du cas d'un seul homme : la vérité importe-t-elle encore, quand une institution peut trancher avant son propre délai, sur la foi d'« analyses convergentes » jamais rendues publiques ? Je continue de soutenir Thélyson Orélien, sans fermer les yeux sur ce qui reste à éclaircir — parce qu'un homme qu'on accuse doit pouvoir répondre, et qu'un homme qu'on innocente doit pouvoir être, un jour, réellement réhabilité.
Sources
- Le prix Goncourt exclut le roman de Thélyson Orélien — ActuaLitté
- Quebec author dropped from Goncourt amid AI, plagiarism allegations — Global News
- Quebec publisher halts promotion of book in AI controversy amid new allegations — BNN Bloomberg
- Polémique autour de Thélyson Orélien : l'identité du compte anonyme qui a dénoncé l'écrivain a été révélée — La Libre
- Controverse Thélyson Orélien : ce qu'il faut savoir sur Pangram — RTBF
- Spotting AI writing: how reliable are the detectors? (AFP) — Malay Mail
- Thélyson Orélien a-t-il oublié un prompt ChatGPT sur son site internet ? — ActuaLitté